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Le Goût de la Revanche
À la neuvième fois où j'ai abordé le sujet d'un passage à la mairie pour officialiser notre union, Derek a enfin cédé. — Tu sais bien ce que je pense du mariage. Tu as vraiment besoin d'un bout de papier pour te sentir en sécurité ? — Est-ce que je n'ai pas été parfait avec toi pendant toutes ces années ? Parfait ? Il l'était bien au-delà des mots. Attentionné, prévenant, à l'aise financièrement, et il ne m'avait jamais reproché mon infertilité. Tout notre entourage m'enviait un compagnon aussi dévoué. À l'exception d'une alliance et d'un livret de famille, Derek semblait prêt à m'offrir la terre entière. Voyant mon silence, il a soupiré, m'a prise dans ses bras et m'a cajolée d'une voix douce : — D'accord. Si ça compte tellement pour toi, on ira en ville demain pour déposer le dossier. Pourtant, le lendemain matin, Derek a soudainement prétexté un déplacement professionnel urgent et a filé sans attendre. Je suis restée là, à fixer sa silhouette qui s'éloignait, incapable d'articuler un seul mot. Ce n'est qu'en voyant le dossier confidentiel qu'il avait oublié sur la console que je suis sortie de ma torpeur. Quand mes appels ont atterri directement sur sa messagerie, j'ai pris le volant pour le lui apporter à l'hôtel où il séjournait. Mais la personne que la réception a fait descendre n'était pas Derek. C'était une jeune femme enceinte. La main tendrement posée sur son ventre arrondi, elle affichait un sourire radieux : — Bonjour. Je suis la femme de Derek. Que puis-je faire pour vous ? Mon monde entier s'est effondré. Avant que je ne puisse répondre, Derek a traversé le hall au pas de course pour se placer devant elle, la protégeant de tout son corps. Me désignant du menton, il s'est raclé la gorge : — Je te présente Céleste. — C'est... ma cousine. À la neuvième fois où j'ai abordé le sujet d'un passage à la mairie pour officialiser notre union, Derek a enfin cédé. — Tu sais bien ce que je pense du mariage. Tu as vraiment besoin d'un bout de papier pour te sentir en sécurité ? — Est-ce que je n'ai pas été parfait avec toi pendant toutes ces années ? Parfait ? Il l'était bien au-delà des mots. Attentionné, prévenant, à l'aise financièrement, et il ne m'avait jamais reproché mon infertilité. Tout notre entourage m'enviait un compagnon aussi dévoué. À l'exception d'une alliance et d'un livret de famille, Derek semblait prêt à m'offrir la terre entière. Voyant mon silence, il a soupiré, m'a prise dans ses bras et m'a cajolée d'une voix douce : — D'accord. Si ça compte tellement pour toi, on ira en ville demain pour déposer le dossier. Pourtant, le lendemain matin, Derek a soudainement prétexté un déplacement professionnel urgent et a filé sans attendre. Je suis restée là, à fixer sa silhouette qui s'éloignait, incapable d'articuler un seul mot. Ce n'est qu'en voyant le dossier confidentiel qu'il avait oublié sur la console que je suis sortie de ma torpeur. Quand mes appels ont atterri directement sur sa messagerie, j'ai pris le volant pour le lui apporter à l'hôtel où il séjournait. Mais la personne que la réception a fait descendre n'était pas Derek. C'était une jeune femme enceinte. La main tendrement posée sur son ventre arrondi, elle affichait un sourire radieux : — Bonjour. Je suis la femme de Derek. Que puis-je faire pour vous ? Mon monde entier s'est effondré. Avant que je ne puisse répondre, Derek a traversé le hall au pas de course pour se placer devant elle, la protégeant de tout son corps. Me désignant du menton, il s'est raclé la gorge : — Je te présente Céleste. — C'est... ma cousine. J'ai dévisagé Derek, frappée de stupeur. Avant même que je n'aie le temps de réagir, il m'a empoignée par le poignet à m'en briser les os et m'a traînée dans l'angle mort d'un couloir, hors de portée des caméras de sécurité. À contre-jour, ses traits étaient effroyablement sombres. — Qu'est-ce que tu fous là ?! Qui t'a permis de venir ? On aurait dit un étranger. En cinq ans, il n'avait jamais haussé le ton contre moi. Face à sa fureur, une vive brûlure m'a piqué le nez. Les larmes m'étouffaient : — C'est à cause d'elle ? — Tu m'as trompée... Ça dure depuis combien de temps ? Derek a ignoré ma question. D'un réflexe nerveux, il a jeté un regard vers le hall où la jeune femme enceinte attendait, l'air désemparé. Il a tourné brutalement la tête vers moi et a sifflé entre ses dents : — Ce n'est pas ce que tu crois. Rentre chez nous. — Je t'expliquerai tout ce soir. Après ça, il n'a même plus osé me regarder dans les yeux, terrifié à l'idée qu'elle ne remarque quelque chose. Il a fait un geste pressant à son chauffeur privé, lui ordonnant de me ramener. Alors que la berline s'éloignait de l'hôtel, j'ai jeté un coup d'œil dans le rétroviseur. Derek était déjà revenu auprès d'elle. Il avait posé une main protectrice sur son épaule et lui murmurait des mots à l'oreille. La jeune femme a souri tendrement, et il lui a pris la main avec une infinie délicatesse. J'ai baissé les yeux. Tout ce que je voyais, c'étaient les ecchymoses violacées qui fleurissaient déjà sur mon poignet, là où il m'avait serrée. En une seule seconde, toutes les pièces du puzzle se sont assemblées. Pourquoi, pendant nos cinq années de vie commune, Derek avait toujours clamé être contre le mariage. Pourquoi il n'avait même pas voulu d'un simple pacs ou d'une fête intime. Pourquoi il avait balayé mon incapacité à avoir des enfants d'un sourire bienveillant. Quelqu'un d'autre occupait son cœur depuis le début. Je me suis effondrée sur la banquette arrière, secouée de sanglots convulsifs. Quand la voiture s'est garée devant la maison, je suis sortie d'un pas chancelant, j'ai essuyé mes joues trempées et j'ai commencé à faire mes valises. Tard dans la nuit, alors que je descendais les marches avec mes bagages, je suis tombée nez à nez avec Derek. En voyant mes yeux bouffis, il a poussé un soupir exaspéré. Il a tendu la main pour m'arracher la poignée de la valise : — Céleste, Vivian est l'héritière du groupe Hayes. Être avec elle, c'est une opportunité stratégique pour ma boîte. Et puis, tu ne peux pas avoir d'enfants. Je prends de l'âge, j'ai besoin d'une descendance. — Tu ne peux pas juste faire semblant de ne rien savoir ? On peut continuer à vivre ensemble comme avant. Ça ne te suffit pas ? J'ai reculé pour échapper à son contact. — Derek, rien de tout ça ne justifie ta trahison. — C'est terminé. On se sépare. L'atmosphère s'est glacée. Derek a lâché un rire sec et méprisant, me toisant avec un profond dédain : — Te séparer ? Et de quel droit tu me quitterais ? — Céleste, tu crois sincèrement qu'un autre homme voudrait d'une femme stérile qui commence à vieillir ? Tu n'as plus vingt ans. Arrête de te comporter comme une gamine naïve qui sort tout juste de la fac. L'argent, la villa, les voitures... je peux tout t'offrir, sauf un titre d'épouse. — Reste à ta place, fais l'ignorante et reste avec moi. Qu'est-ce qu'il y a de si terrible là-dedans ? J'ai relevé les yeux vers lui, le cœur en miettes. C'était comme si je découvrais son vrai visage pour la toute première fois. Le mépris dans son regard était écœurant de vérité. L'homme que j'avais aimé de toute mon âme n'avait jamais eu que du dédain pour moi. Allongée sur le lit d'un hôtel anonyme, les souvenirs de ces cinq dernières années ont défilé dans mon esprit comme un film d'horreur. Le sommeil refusait de venir. Machinalement, j'ai croisé mon reflet dans le miroir. J'avais trente-deux ans. Ma silhouette s'était épaissie, et de fines ridules commençaient à marquer le coin de mes yeux. Un diplôme sans prestige, un travail modeste, et un corps incapable de donner la vie. Je n'étais plus toute jeune, en effet. Peut-être que je ne méritais pas qu'on me chérit. Mes bras sont retombés, inertes, et ma détermination a commencé à vaciller. Peut-être devrais-je simplement ramper pour revenir vers lui. Faire comme si je n'avais rien vu. Rester son oiseau en cage, vivre dans le confort et fermer les yeux pour toujours. Ne serait-ce pas tellement plus simple ? Mais mon amour-propre refusait d'avaler une compromission aussi humiliante. À force de me retourner dans tous les sens, j'ai passé une nuit blanche. Le lendemain matin, quand je suis descendue dans le hall, la réceptionniste m'a interpellée avec le sourire : — Madame, un homme du nom de Derek est passé très tard hier soir. Il nous a indiqué être votre mari. Inquiet pour votre confort, il a surclassé votre chambre en suite présidentielle pour le mois entier. Installez-vous confortablement, nous restons à votre entière disposition. — Il m'a également demandé de vous remettre ce mot. [Céleste, je t'attends à la maison. Je t'aime.] En fixant son écriture si familière, une vague d'amertume a failli m'engloutir. J'étais à deux doigts de baisser les bras et de lui pardonner. Soudain, une voix féminine s'est élevée dans mon dos : — Vous êtes Céleste, n'est-ce pas ? — Bonjour. Je m'appelle Vivian Hayes.Nous nous sommes installées dans un salon privé d'un café voisin. Je n'ai pas pu m'empêcher d'observer Vivian avec attention. Des cernes marquaient ses yeux et ses paupières étaient légèrement gonflées. De toute évidence, elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit elle non plus. Pourtant, malgré la fatigue, Vivian était d'une beauté saisissante, éclatante de jeunesse. Même avec son ventre rond, elle dégageait une élégance naturelle et une douce aura maternelle. Rien d'étonnant à ce que Derek ait succombé. En me voyant la fixer dans le vague, Vivian ne s'est pas formalisée. Elle a remué son café d'un geste nonchalant. Elle a brisé le silence : — Je vais être directe. — Je sais que vous n'êtes pas sa cousine. Vous êtes la compagne de Derek... ça fait cinq ans que vous êtes ensemble, c'est bien ça ? J'ai hoché la tête sans chercher à mentir. Au lieu de me justifier, j'ai tendu le bras, éloigné sa tasse de café et poussé un verre d'eau tiède devant elle. — Le café n'est pas bon pour le bébé. Vous devriez plutôt boire de l'eau. — Vous êtes... officiellement mariés, Derek et vous ? Vivian s'est figée un instant, décontenancée par ma sollicitude. Son ton s'est adouci : — Oui. Nous sommes passés devant le maire le mois dernier. — Votre réaction hier m'a semblé bizarre, alors j'ai demandé à quelqu'un de fouiller dans son passé. C'est comme ça que j'ai découvert votre existence. J'imagine que... vous n'étiez au courant de rien non plus. J'ai laissé échapper un rire amer et désabusé : — Non. Techniquement parlant, c'est moi la maîtresse. — Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas m'accrocher à lui. Dès que j'aurai trouvé un travail ailleurs, je ferai mes cartons et je quitterai la ville. Vivian m'a dévisagée, une lueur de surprise sincère dans le regard : — Je m'attendais à ce que vous soyez comme les maîtresses stupides de mon père... à crier, à exiger que je divorce ou à pleurnicher qu'il n'aime que vous. Vous êtes incroyablement calme. J'ai marqué une pause, bu une gorgée de mon thé, puis j'ai articulé posément : — Je ne suis pas stupide. Depuis cinq ans, chaque fois que je parlais de nous marier, Derek changeait de sujet ou inventait une urgence au boulot. Au fond de moi, je savais. Je refusais simplement de voir la réalité en face. — Maintenant que vous êtes assise en face de moi, enceinte de lui, je n'ai plus d'autre choix que d'ouvrir les yeux. Sur ces mots, je me suis levée pour partir. Au moment de faire un pas, je me suis souvenue de quelque chose. J'ai sorti un parapluie de mon cabas et l'ai posé sur la table. — Prenez-le. Le ciel se couvre, il va pleuvoir des cordes. Avec votre grossesse, vous ne devez pas attraper froid. — Rentrez vite. Si ma présence vous pèse encore, je peux partir dès demain. Alors que j'atteignais la porte, Vivian a lancé : — Attendez ! Je me suis retournée. Vivian s'est levée avec lenteur en soutenant le bas de son dos, puis m'a demandé : — Est-ce que tu veux faire payer Derek ? Avant même que je ne puisse répondre, un sourire glacial a étiré ses lèvres : — Parce que moi, oui. Absolument. Vivian m'a demandé de patienter quelques instants dans les toilettes du fond, puis elle a composé le numéro de Derek, lui intimant l'ordre d'accourir sur-le-champ. À la seconde où Derek a franchi la porte du salon privé, Vivian lui a assené une gifle magistrale de toutes ses forces. — Je sais tout sur toi et Céleste ! a-t-elle hurlé, les larmes coulant sur ses joues. — Elle n'a jamais été ta cousine ! Tu m'as menti ! Je veux le divorce ! Derek a étouffé un gémissement de douleur, sa joue virant instantanément au rouge écarlate. Sans même songer à soulager la brûlure, il s'est précipité vers elle pour la serrer dans ses bras, balbutiant avec panique : — Vivian, s'il te plaît, laisse-moi t'expliquer. — Le jour où je t'ai rencontrée il y a trois mois, j'ai immédiatement rompu avec Céleste. C'est elle qui refuse de lâcher l'affaire ! Elle m'a traqué jusqu'à notre hôtel. Il n'y a que toi dans mon cœur ! Mais Vivian n'a rien voulu entendre, se débattant contre son étreinte. Elle a crié de plus belle : — Vous avez passé cinq ans ensemble ! Tu aurais cessé de l'aimer du jour au lendemain ? Et si elle débarque un jour enceinte pour te pourrir la vie à jamais ? — Je m'en fous ! J'appelle mon père tout de suite et je demande le divorce ! Sanglotant, Vivian a plaqué ses mains sur son ventre et a fait mine de se diriger vers la sortie. Pris d'une panique totale, Derek a lâché sans réfléchir : — Céleste ne tombera jamais enceinte ! — Ça fait des années que j'échange ses pilules ! Son corps est bousillé par les médicaments depuis bien longtemps !Vivian s'est figée sur place et a demandé d'un ton sec : — Qu'est-ce que tu racontes ? Derek respirait bruyamment, comprenant qu'il ne servait plus à rien de feindre. Il a tout craché : — Vivian, crois-moi sur parole. Céleste n'était qu'un passe-temps. Pour m'assurer qu'elle ne tombe jamais enceinte, j'ai remplacé ses vitamines de préconception il y a des années. Après en avoir pris aussi longtemps, même si elle consulte les plus grands spécialistes, personne ne pourra rien prouver. Elle est définitivement stérile ! — Je t'assure, la seule femme que j'aime, c'est toi, et le seul enfant qui compte pour moi, c'est le nôtre. Vivian a gardé le silence, glissant un regard discret vers la porte des toilettes où j'étais cachée. Sa colère a semblé retomber d'un coup. — Bon. Je veux bien te croire pour cette fois. — Je meurs de faim. Emmène-moi déjeuner. Leurs bruits de pas se sont éloignés lentement dans le couloir. Adossée au carrelage glacial des toilettes, mes mains et mes pieds étaient gelés. Tout mon corps tremblait d'un spasme incontrôlable. Mon esprit refusait d'assimiler ce que mes oreilles venaient d'entendre. M'accrochant à une ultime lueur d'espoir insensée, j'ai couru jusqu'à la pharmacie la plus proche et j'ai tendu le flacon de compléments que j'avalais chaque jour au préparateur. L'homme a fait rouler un comprimé dans sa paume, l'a inspecté avec minutie, puis a levé vers moi un regard effaré : — Madame, c'est du lévonorgestrel. C'est une contraception d'urgence à très forte dose. — Vu la quantité dans ce flacon... est-ce que quelqu'un s'est amusé à substituer vos vitamines prénatales ? J'ai esquissé un vague rictus, n'ayant même plus la force de murmurer un remerciement. Je suis ressortie de l'officine tel un fantôme vidé de son âme. Plantée au milieu de la circulation dense, mes cinq dernières années m'ont paru n'être qu'une immense et cruelle supercherie. *Grondement.* Le tonnerre a déchiré le ciel et une pluie battante s'est abattue instantanément sur la ville. Je n'avais pas de parapluie. J'ai marché sans but sous l'averse glaciale. Je ne voulais pas rentrer. Je n'avais plus d'endroit où rentrer. Les passants couraient pour s'abriter. Un inconnu pressé a heurté mon épaule sans même s'excuser avant de disparaître derrière le rideau de pluie grise. Mes genoux ont flanché. Je me suis effondrée sur le trottoir trempé, incapable de trouver l'énergie de me relever. Le visage enfoui dans mes paumes, j'ai craqué, pleurant toutes les larmes de mon corps. L'eau de pluie se mêlait à mes larmes, coulant sur mes lèvres avec un goût amer, salé et glacé. Après ce qui m'a semblé une éternité, j'ai relevé la tête. Un parapluie familier abritait mon crâne des gouttes drues. C'était... le mien. J'ai levé les yeux vers l'homme en costume qui le tenait au-dessus de moi. À ses côtés, la vitre teintée d'une berline de luxe s'est baissée lentement. Vivian s'est penchée vers l'ouverture et m'a fixée : — Arrête de pleurer. Même si tu perds la vue à force de verser des larmes, cet enfoiré de Derek ne gaspillera pas une seconde pour toi. — Monte. Le garde du corps m'a aidée à m'asseoir sur la banquette arrière. Le chauffage tournait à plein régime, rendant peu à peu la sensibilité à mes membres engourdis. Vivian m'a jeté deux serviettes épaisses. Une fois que je me suis séchée, elle a repris : — Céleste, je te repose la question une dernière fois. — Tu veux te venger de Derek ? J'ai planté mon regard dans le sien. Dans ses pupilles, j'ai vu brûler la même détermination féroce que la mienne. — Oui. Le soir même, j'ai traîné ma valise pour retourner à l'appartement de Derek. Derek n'a pas manifesté la moindre surprise en me voyant revenir. Affichant un sourire vaniteux et triomphant, il m'a enlacée : — Tu vois ? La vie dehors n'est pas si facile que ça, hein ? C'est quand même bien mieux de rester auprès de moi. — Je m'occuperai de toi jusqu'à la fin de tes jours. J'ai esquissé un doux sourire et j'ai passé mes bras autour de son cou : — D'accord. — Je resterai avec toi pour toujours. Derek a penché sa joue écarlate et gonflée vers moi pour se plaindre : — Regarde un peu ce que j'ai dû subir à cause de toi aujourd'hui. Vivian a pété un câble et m'a balancé une gifle. — Ça me lance encore. Fronçant les sourcils avec une sollicitude feinte, je l'ai guidé doucement vers le canapé. J'ai sorti la trousse de secours et imbibé un coton d'alcool : — Assieds-toi. Ferme les yeux pour que les vapeurs ne piquent pas, je vais désinfecter. — Vivian est allée beaucoup trop loin. Comment a-t-elle pu te frapper aussi fort ? *Si seulement elle t'avait brisé la mâchoire.* Les yeux fermés, Derek a serré ma main, débitant une nouvelle formule de tendresse bien rodée : — Ce n'est rien. Tant que tu as de la peine pour moi... — Cette gifle en valait la peine. J'ai gloussé timidement en tamponnant délicatement l'antiseptique sur sa peau. Dommage que Derek ait eu les paupières bien closes. Il n'a pas pu voir le vide glacial dans mon regard — un néant dénué de tout amour, habité par un silence de mort. — Ne dis pas de bêtises. — Derek, je t'aime tellement, tu sais.Heureux en amour, malheureux en affaires. Depuis que Derek avait épousé Vivian à la mairie, sa société s'était retrouvée étroitement liée à l'empire du groupe Hayes. Le plan de Derek consistait à siphonner petit à petit les actifs de la famille de sa nouvelle femme. Il n'avait jamais imaginé que Richard Hayes se servirait de la grossesse de Vivian comme d'un prétexte pour lui retirer méthodiquement ses fonctions de direction. Ces derniers temps, Derek n'avait même plus le droit d'assister aux réunions du conseil d'administration. Furieux d'être mis sur la touche, il devenait chaque jour un peu plus invivable. Ce soir-là, dans son bureau, il venait déjà de fracasser son troisième mug en porcelaine. Des débris et du thé renversé jonchaient le sol tandis qu'il hurlait dans son téléphone à l'adresse de son assistant : — Comment ça, « ce sont les ordres de Monsieur Hayes » ?! Vous êtes des gens que j'ai ramenés de ma propre boîte ! Vous bossez pour moi ou pour Richard Hayes ?! Vivian porte mon gosse, le groupe Hayes m'appartiendra tôt ou tard ! — Si ça se reproduit, vous prenez tous la porte ! À la seconde où j'ai poussé la porte, Derek a projeté son téléphone contre le parquet dans un accès de rage aveugle. Un éclat a volé en rasant mon mollet, manquant de m'entailler la peau. Feignant d'ignorer le désastre, j'ai posé délicatement un bol de soupe fumante sur son bureau. Devant sa poitrine qui se soulevait sous l'effet de la colère, je me suis glissée derrière son fauteuil pour lui masser doucement les tempes. — Ne te mets pas dans un état pareil. Tu as encore sauté le dîner, bois un peu de soupe. — Dans les affaires, il ne faut rien précipiter. Monsieur Hayes se fait vieux, la boîte finira forcément entre tes mains. Sous mes doigts apaisants, la tension musculaire de Derek s'est dissipée peu à peu. Une lueur venimeuse a brillé dans son regard alors qu'il murmurait : — Céleste, heureusement que je t'ai. — Cette Vivian a osé me donner des ordres devant tout l'open space aujourd'hui. Je n'ai pas l'impression d'être son mari, je me sens comme son larbin. Dès que j'aurai pris le contrôle du groupe Hayes, je divorcerai sur-le-champ ! Sur ces mots, il m'a attirée contre lui dans une étreinte désespérée, en quête de réconfort : — Et là, c'est toi que j'épouserai. — Il n'y a que toi que j'aime vraiment. Je l'ai cajolé avec patience, lui faisant avaler sa soupe jusqu'à la dernière cuillerée. Sentant la somnolence le gagner, il m'a pris la main : — Allons nous coucher. — Tu as raison. Il ne faut rien précipiter. Au cœur de la nuit, dès que la respiration de Derek est devenue profonde et régulière, j'ai rouvert lentement les yeux. Derek était intimement convaincu que je n'étais qu'un oiseau inoffensif et sans cervelle, enfermé dans sa cage dorée. Il ne prenait même pas la peine de me cacher ses mots de passe ou ses dossiers confidentiels. Je me suis connectée à son ordinateur portable avec une aisance absolue, copiant sur une clé USB plusieurs registres comptables compromettants, des virements non autorisés et des pactes secrets de cession d'actions. Une fois les données sécurisées, j'ai envoyé un message à Vivian : [J'ai les documents. On se retrouve à l'endroit habituel.] Sa réponse est arrivée dans la seconde. [Parfait. L'assemblée générale a lieu dans un mois. Tu n'auras plus à le supporter très longtemps.] Le temps a filé à toute allure. Le jour du sommet des actionnaires, Derek était visiblement surexcité. Il n'a pas pu s'empêcher de se vanter auprès de moi : — Ma puce, tu veux que je te dise un secret ? — J'ai racheté en douce le soutien de deux actionnaires majeurs, et toute la trésorerie de la boîte est désormais sous mon contrôle. À la réunion d'aujourd'hui, je vais couper l'herbe sous le pied de ce vieux renard de Richard Hayes. Après ça, je n'aurai plus jamais de comptes à rendre à cette famille ! J'ai réajusté sa cravate en soie avec un doux sourire : — Vraiment ? C'est formidable. Derek m'a embrassée sur la joue en formulant une promesse grandiose : — Dès que Vivian aura accouché, j'obtiendrai la garde exclusive. Ensuite, je divorce et je t'épouse ! — Céleste, je t'aime. J'ai souri, lui renvoyant une réponse machinale : — Moi aussi, je t'aime. Pourtant, à la seconde où j'ai baissé les yeux, mon regard s'est teinté d'une froideur polaire. La salle du conseil était comble. Derek y est entré d'un pas conquérant, débordant d'arrogance. Ignorant les regards étranges des membres du conseil, il s'est installé à la place d'honneur en bout de table. Juste au moment où il tendait le bras pour ouvrir la séance, Vivian a fait irruption, flanquée d'une équipe de la brigade financière qui a immédiatement bouclé les lieux. Le commissaire principal s'est avancé droit vers Derek. Un éclat métallique a fendu l'air. Des menottes se sont refermées sèchement sur ses poignets. — Derek Vance, vous êtes en état d'arrestation pour abus de biens sociaux, fraude et malversations financières. Police judiciaire, brigade financière. Vous nous suivez. Derek a fixé les policiers avec incrédulité, avant de se tourner vers Vivian pour hurler, hors de lui : — C'est du délire ! Où sont vos preuves ?! — Vous êtes de mèche avec elle ! M'arrêter sans le moindre élément constitue une faute professionnelle très grave ! Devant cette crise de panique aussi pathétique que ridicule, Vivian a secoué la tête avec un sourire en coin moqueur. — Des preuves ? Mais nous en avons, évidemment. — Tu reconnais ces documents ? Deux comptabilités distinctes... un registre officiel pour moi, et un registre occulte pour ta caisse noire personnelle. Tu te croyais vraiment intouchable, pas vrai, Derek ? D'un revers de main, Vivian a balancé une épaisse liasse de rapports d'audit sur la table. Les feuilles ont volé dans tous les sens. Derek a baissé les yeux, son visage s'est décomposé instantanément et ses yeux se sont écarquillés d'horreur. — C-comment tu as mis la main là-dessus ? Tu as envoyé des gens cambrioler mon bureau privé ? Pris de panique, il a braillé vers les inspecteurs : — Messieurs, je suis innocent ! Elle s'est introduite chez moi par effraction ! C'est une violation de domicile ! Ces dossiers étaient sous clé dans mon bureau personnel ! Elle n'a aucun moyen de les avoir obtenus légalement ! Vous devez enquêter sur elle ! C'est un coup monté... Avant que Derek ne puisse achever ses excuses désespérées, les lourdes doubles portes de la salle se sont ouvertes. Je suis entrée, posant mon regard sur lui alors qu'il était plaqué contre la table, et j'ai dit calmement : — Inutile de chercher bien loin. C'est moi qui ai transmis ces fichiers à Vivian. — Et monsieur le commissaire, j'aimerais déposer une plainte supplémentaire pour violences aggravées avec préméditation. Derek a délibérément substitué mes vitamines quotidiennes par un contraceptif à forte dose pendant cinq ans, me causant une infertilité chimique irréversible. J'exige qu'il soit placé en garde à vue immédiate !