Le jour de ma mort, ma femme partait en voyage avec son amant

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WerewolfRomance 现实主义-Realistic重生-Reborn男频-Male Fiction

Le jour de mon anniversaire, ma tumeur au cerveau a frappé. Ma vue s'est brouillée, mes pensées ont volé en éclats. Pendant que les urgentistes s'activaient pour me stabiliser, ils ont pris mon téléphone pour prévenir mes proches. Ma femme a décroché. Sa voix suintait l'exaspération : — Tu es obligé d’être aussi lourd ? Tu me surveilles encore ? Je suis sur le point d'embarquer pour Florence avec Damien, alors ne m'appelle pas, sauf si c'est une urgence vitale ! Puis, la voix de ma fille s'est invitée dans l'appel, désinvolte et glaciale : — Franchement, s’il pouvait crever, ça nous arrangerait. L’argent de son assurance-vie atterrirait direct sur mon compte. Mon copain a repéré une bécane de folie. En entendant ça, je n’ai même pas ressenti de colère. Bizarrement… j’étais soulagé. Le moment était enfin venu de tirer un trait sur cette chienne de vie. Quand j'ai rouvert les yeux, le médecin m'a tendu mon téléphone avec une mine d'enterrement. — Monsieur, la tumeur compresse dangereusement vos nerfs. Il faut vous opérer sur-le-champ. Vous devez prévenir vos proches. Encore vaseux, j'ai serré l'appareil du bout des doigts. Dans la salle des urgences, seul le bourdonnement sourd des moniteurs rompait le silence. Je voyais bien les regards pleins de pitié que me lançaient les autres patients et leurs familles. Certains ont même détourné la tête pour essuyer une larme. J'ai allumé mon écran. Diane, ma femme, et Zoé, notre fille, m'avaient déjà bloqué. N'ayant plus le choix, j'ai envoyé un message à l'homme que j'avais juré de ne jamais contacter : le premier amour de Diane, Damien. *« Dis à Diane de rentrer. C'est urgent. »* Pour couper court à toute ambiguïté, j'ai ajouté : *« Je veux signer les papiers du divorce. C'est important. »* Après quelques heures de perfusion, j'ai récupéré mes antidouleurs à la pharmacie de garde et je suis rentré à la maison. Quand j'ai poussé la porte, Diane était déjà assise sur le canapé. Elle était vêtue pour les vacances : de grandes lunettes de soleil sur le nez, une capeline en paille et une longue robe bohème qui flottait à chacun de ses pas. Dès qu'elle m'a aperçu, elle a lâché un rire sardonique avant de balancer ses lunettes sur la table basse. — Non mais t'es sérieux ? C'est quoi ton problème, encore ? Damien et moi, on était à l'aéroport, prêts à monter dans l'avion ! Tu m'as fait faire demi-tour pour tes délires. Mon Dieu, pas étonnant que Zoé ne puisse plus te supporter ! À quarante-cinq ans, Diane avait quelques ridules au coin des yeux, mais avec ses crèmes de luxe, sa peau restait lisse et son maquillage était impeccable. Son rouge à lèvres carmin et ses ondulations soignées lui donnaient facilement dix ans de moins. Derrière elle, Damien se tenait bien droit, lui massant les épaules avec une familiarité écoeurante. Il s'est penché pour lui souffler à l'oreille : — Diane, calme-toi. Écoutons ce que Thomas a à nous dire. C’est peut-être vraiment important. Damien, fidèle à lui-même, jouait encore les parfaits gentlemen. Malgré la raideur de son visage lifté au Botox, son costume taillé sur mesure lui donnait des airs de notable raffiné. Je les ai regardés. Je n'ai rien ressenti. Le vide absolu. Mes pensées ont dérivé vers le jour où Diane avait oublié le gâteau des trois ans de Zoé, trop accaparée par le retour inopiné de Damien au pays. Plus tard, en allant la récupérer complètement ivre dans un bar huppé, je l'avais entendue avouer à ses copines que je n'avais jamais été qu'une vulgaire doublure de son cher Damien. Aujourd'hui, mes cheveux grisonnants et mes traits creusés par la maladie ne ressemblaient en rien à l'homme qu'elle avait un jour prétendu aimer. Revenant à la réalité, j'ai sorti les papiers du divorce de ma poche et je les ai posés sur la table basse. — Diane, dis-je d’une voix atone. Divorçons. Elle a écarquillé les yeux, figée sur place, comme si son cerveau refusait d'imprimer l'information. — Quoi ? a-t-elle craché en haussant le ton. D'abord tu simules une maladie pour me faire quitter l'aéroport, et maintenant tu me fais un caca nerveux en réclamant le divorce ? Thomas, tu as presque cinquante ans ! Tu vas grandir quand, à la fin ? Ses mots étaient violents, mais mon cœur est resté de marbre. Oui, j'avais quarante-neuf ans aujourd'hui. Si elle avait pris la peine d'aller dans la cuisine, elle aurait vu les ingrédients à moitié découpés sur le plan de travail avant ma crise. Tous les plats qu'elle et Zoé préféraient. Mais quand je m'étais effondré sur le carrelage, il n'y avait personne pour me tenir la main. Inutile d'aborder le sujet, de toute façon. Pour Diane, je n'étais qu'un manipulateur en quête d'attention. On dit que les mourants ne s'embarrassent plus de mensonges. Je n'avais aucune envie de me battre. J'ai esquissé un faible sourire. — Ce n'est rien, ai-je murmuré. J'ai juste ouvert les yeux. Ça ne sert plus à rien de te retenir loin de Damien. Elle a plissé les yeux, mais j'ai continué sans faiblir. — Le mois dernier, quand vous êtes partis en Alaska pour voir les aurores boréales, tu n'as sans doute pas appris que ma mère s'était éteinte. Ses lèvres se sont entrouvertes, mais je ne lui ai pas laissé le temps de m'interrompre. — Mon père est mort noyé pour te sauver la vie il y a toutes ces années, et ma mère t'a forcée à m'épouser pour payer cette dette morale. Je sais à quel point ça a été injuste pour toi. Tu as toujours voulu faire ta vie avec Damien. J'ai désigné la pièce d'un geste vague. — Pendant vingt ans, j'ai bossé comme un chien dans ta boîte pour vous amener jusqu'à l'introduction en bourse. C'était ma manière de compenser la pression que ma mère t'avait infligée. J'ai pris une inspiration tremblante, adoucissant mon ton : — Elle n'est plus là. Tu n'as plus à craindre qu'elle débarque dans tes bureaux pour faire un scandale. Tu es libre, Diane. Je vous souhaite sincèrement le meilleur, à Damien et à toi. Tu as assez attendu : offre-lui enfin la vie qu'il mérite. En prononçant ces mots, j'ai senti le poids de ces vingt dernières années s'évaporer de mes épaules. Diane, elle, serrait les feuilles du divorce au point de s'en blanchir les phalanges. Sa voix s'est mise à trembler : — Je t'ai supporté pendant plus de vingt ans ! Et Zoé ? Tu as pensé une seule seconde à ce qu'elle va ressentir ? La voix de ma fille a résonné dans mon crâne : *« S’il pouvait crever, ça nous arrangerait. »* J'ai souri amèrement. — Elle s'en remettra très bien, ai-je répondu en désignant Damien d'un signe de tête. Elle le préfère à moi de toute façon. Qu'il prenne le relais. Petite, Diane poussait déjà Zoé dans les bras de Damien dès qu'il passait nous voir. Elle avait passé des années à polir son image pour qu'il devienne le héros de notre fille. Aujourd'hui, je leur servais simplement leur victoire sur un plateau. Pourtant, au lieu de sauter de joie, le visage de Diane s'est décomposé. Elle s'est mordu la lèvre jusqu'au sang. Sa poitrine se soulevait à un rythme saccadé. Elle me fixait, cherchant désespérément une étincelle de jalousie ou de détresse dans mes yeux, celle que je laissais paraître autrefois. Mais cette fois, elle n'a trouvé que de l'indifférence. Sa voix est devenue coupante comme un rasoir : — Parfait. Tu veux divorcer ? Dans ce cas, tu dégages sans un centime. Pas de maison, pas d'argent. Rien. Elle m'a toisé, persuadée que j'allais ramper. Après tout, elle avait passé deux décennies à me traiter de parasite, répétant à qui voulait l'entendre que je ne restais que pour sa fortune. Elle était convaincue que je ne tiendrais pas une semaine sans ses comptes en banque. Je me suis contenté d'acquiescer. — Ça me va, dis-je. Je ne veux ni la maison, ni l'argent. Et Zoé reste avec toi.Avant même que Diane ne puisse répliquer, Damien s'est fendu d'un large sourire hypocrite : — Thomas, je ne te pensais pas si raisonnable. En vrai, je devrais te remercier d'avoir veillé sur Diane pendant toutes ces années. Ne t'en fais pas : à partir de maintenant, je m'occuperai d'elle et de ta fille comme des reines. Diane a fait comme s'il n'existait pas. Sa main crispée sur le stylo tremblait d'une fureur sourde. Puis, elle a explosé : — Vingt ans, Thomas ! Vingt ans qu'on est mariés, et tu me sors cette comédie maintenant ? À quoi tu joues ? Tu ne pouvais pas juste laisser les choses se tasser ? Elle s'est penchée vers moi, les yeux injectés de fiel : — Et tu crois qu'il va se passer quoi après le divorce ? Tu t'imagines vraiment que je vais te garder dans ma boîte ? Un type de cinquante piges sans réseau, quelle boîte voudrait d'une épave pareille ? Au moins, en restant mon mari, tu pouvais profiter d'un train de vie en or. Mais là ? C'est quoi ton plan génial, hein ? Ses piques, censées me broyer le cœur, ne m'ont même pas effleuré. J'ai juste eu un petit rire silencieux. Elle avait raison : notre fille était en âge d'avoir sa propre vie. Pourquoi faire des vagues aujourd'hui ? Des années plus tôt, j'avais usé de toutes mes ressources — chaque point de récompense, chaque faveur accumulée — pour négocier avec *le Système* le droit de vivre une existence entière dans ce monde. Le Système m'avait pourtant mis en garde de sa voix synthétique : *« C'est un aller simple, Hôte. J'ai d'autres mondes et d'autres personnes à guider. Une fois que je serai parti, aucun retour en arrière ne sera possible. Si tu regrettes ce choix, tu ne pourras t'en prendre qu'à toi-même. »* À l'époque, je me fichais des conséquences. Je serrais Diane contre moi, elle tenait notre fille qui venait de naître. J'étais ivre de bonheur, à tel point que j'avais juré les yeux fermés : *« Je ne regretterai jamais rien. »* Mais c'était avant que Damien ne revienne d'Italie. Avant qu'il ne pulvérise notre fragile bonheur conjugal. Ce que j'avais pris pour un conte de fées n'était qu'un mirage. Autrefois, j'avais déjà envisagé de partir. J'avais même posé le sujet sur la table, mais Zoé s'était accrochée à mes jambes en pleurant à chaudes larmes, me suppliant de ne pas briser la famille. Et ma mère m'avait passé un savon mémorable : — Tu ne te rends pas compte de ta chance ! Tant que ton nom est gravé sur l'acte de mariage, Damien peut brasser tout le vent qu'il veut, il ne touchera pas à l'héritage. Alors j'étais resté. Pour Zoé. Pour ma mère. Mais sans jamais être heureux. J'étouffais à petit feu. Aujourd'hui, cette tumeur au cerveau redistribuait toutes les cartes. Le mépris de Diane et le cynisme de Zoé venaient de briser mes dernières chaînes. Sortant de mes pensées, j'ai fixé Diane : — Diane, ce que je deviens ne te regarde plus. À moins que… tu ne t'inquiètes vraiment pour moi ? Je savais qu'elle détestait ça : mon calme absolu, cette indifférence impossible à déstabiliser. Son visage s'est tordu comme si elle venait d'avaler une gorgée de vinaigre. Écoeurée, elle a arraché le capuchon du stylo et a gribouillé sa signature en bas de la page. — Très bien ! a-t-elle éructé. Mais ne reviens pas ramper sur le paillasson en pleurant pour que je te reprenne. Et n'espère même plus poser un pied dans mes bureaux ! Sur ces mots, elle a agrippé le bras de Damien et a quitté les lieux, le claquement furieux de ses talons résonnant sur le parquet en chêne. Le silence est retombé sur la maison. Je suis resté assis, contemplant les murs qui m'avaient abrité pendant plus de vingt ans. Chaque meuble, chaque tableau, chaque bibelot m'était familier. Et pourtant, je m'y sentais étranger. Comme si je n'avais jamais été qu'un invité de passage. Un grondement dans mon estomac m'a tiré de ma léthargie. Je me suis traîné jusqu'à la cuisine pour jeter à la poubelle tout ce que j'avais préparé : le bœuf mariné, le saumon frais, les herbes… tout ce que Diane et Zoé aimaient tant. Puis, j'ai fait bouillir de l'eau pour me faire un simple bol de nouilles. Rien de plus basique : de l'eau, une pincée de sel, un filet d'huile. En mangeant, le souvenir de nos premières années de mariage m'a frappé de plein fouet. Diane était une gosse de riches pourrie gâtée, incapable de faire cuire un œuf. Pourtant, pour mon anniversaire, elle avait absolument tenu à me préparer un plat de nouilles, nouant un tablier par-dessus sa robe de créateur, le nez barbouillé de farine. Elle s'était même brûlé la main, mais elle avait balayé sa blessure d'un rire cristallin en me poussant le bol : — Mange tout ! Ce sont des nouilles de longévité, pour qu'on vieillisse ensemble jusqu'à cent ans ! C'était affreux — la pâte n'était pas cuite, le bouillon était salé à faire grimacer un mort —, mais j'avais tout englouti jusqu'à la dernière goutte, convaincu que nous deux, c'était pour toujours. Désormais, le visage de cette Diane du passé n'était plus qu'une ombre floue. Une douleur fulgurante m'a transpercé la tempe, me ramenant brutalement au présent. J'ai attrapé les analgésiques et j'en ai avalé deux d'un coup, sans eau. Quand la crise s'est calmée, j'ai lavé mon bol, essuyé le plan de travail et sorti une valise du placard. Faire mes bagages n'a pris que quelques minutes : l'immense majorité des affaires ici appartenait à Diane ou à Zoé. Avant de partir, je suis allé chercher une vieille malle en bois tout au fond du dressing. Elle contenait tout ce à quoi je tenais jadis. Des tickets de cinéma froissés de nos premiers rendez-vous. Notre album de mariage. Une pince à cravate offerte par Diane. Les premiers gribouillages de Zoé à la maternelle, ses petits mots maladroits… soigneusement rangés dans des pochettes plastifiées. J'ai traîné la malle jusque dans le jardin, la déposant sur le grand brasero d'extérieur que Diane et Damien utilisaient pour leurs soirées cocktails entre nantis. Puis, sans la moindre hésitation, j'ai craqué une allumette. Les flammes ont léché le papier, dévorant mon passé dans un crépitement sec. Le reflet du feu dansait sur mon visage, mais mon cœur battait à un rythme plat. Soudain, une averse s'est mise à tomber, noyant le brasero en quelques secondes. J'ai jeté un dernier coup d'œil aux restes carbonisés. La quasi-totalité était réduite en cendres noirâtres. Je n'ai même pas pris la peine de fouiller. Ensuite, j'ai sorti mon portable, j'ai supprimé tous mes comptes de réseaux sociaux et j'ai effacé mon carnet d'adresses. Je n'avais jamais été qu'une pièce rapportée dans leur monde. Il était temps d'effacer toute trace de mon passage dans l'existence de Diane et de Zoé. Ma valise dans le coffre, j'ai conduit jusqu'au siège de l'entreprise pour signer ma démission et vider mon bureau. Pendant que je rassemblais mes dossiers, plusieurs collègues sont venus me saluer, les yeux pleins d'admiration : — Thomas, tu prends déjà ta retraite ? Diane prend vraiment soin de toi pour te laisser lever le pied si tôt. On est tous jaloux ! — C’est clair ! Si j'avais une femme et une fille pareilles, je me la coulerais douce moi aussi. Profite bien de la vie, l'ami ! J'ai esquissé un sourire poli sans piper mot. Aucun d'entre eux ne savait. Pour l'image de marque de la société, Diane avait scénarisé notre couple parfait de A à Z. En public, nous étions le ménage modèle : soirées caritatives, berlines de luxe, interviews complaisantes. Mais chaque « cadeau somptueux » qu'elle prétendait m'offrir finissait systématiquement entre les mains de Damien. Et je devais jouer le jeu, faire profil bas, passer pour l'homme humble qui préfère la simplicité pendant qu'elle couvrait son amant de tous mes trophées. En franchissant le hall avec mon carton sous le bras, j'ai croisé le directeur des ressources humaines en train de briefer son équipe. — Préparez le bureau du nouveau vice-président, disait-il en me jetant un coup d'œil gêné. Faites ça propre. Diane a nommé quelqu'un de nouveau. Une assistante a demandé avec curiosité : — Qui est le nouveau VP ? Le DRH a esquissé un sourire en coin avant de poser une plaque flambant neuve sur la porte : *« Vice-Président : Damien Roche »*.Tout le monde autour de moi est resté bouche bée. De mon côté, je n'ai eu qu'un rictus d'amertume. Pendant des années, j'avais dû me contenter du matériel informatique le plus vétuste de la boîte. À chaque renouvellement de flotte, je déposais une demande pour un nouvel ordinateur. Et à chaque fois, Diane la rejetait d'un revers de main avec un air agacé : — Pourquoi tu as toujours besoin d'étaler ton ego ? Ton vieux PC fonctionne encore très bien, non ? Arrête de gaspiller l'argent de la boîte. Mais quand il s'agissait de Damien, rien n'était trop beau, rien n'était trop cher. Elle lui offrait tout ce qu'il exigeait… à l'exception de son nom de famille. Autrefois, une injustice aussi flagrante m'aurait fait bouillir le sang. Cela m'aurait brisé le cœur en mille morceaux. Mais plus maintenant. Désormais, je ne ressentais plus qu'un profond détachement, presque de l'amusement. Diane était tellement pressée d'installer Damien au sommet. C'était ça, le grand amour, non ? Secouant la tête, j'ai salué le DRH d'un hochement de menton, fait volte-face et quitté pour toujours cette boîte à laquelle j'avais sacrifié les plus belles années de ma vie. En quittant le siège, j'ai roulé jusqu'à une boutique de pompes funèbres en périphérie. Quitte à mourir aujourd'hui, autant le faire avec un minimum de décence. L'employé m'a présenté différents modèles, mais mes économies étaient dérisoires. La majeure partie de mon argent avait servi à payer d'avance un employé pour qu'il vienne récupérer ma dépouille le moment venu. Je me suis donc rabattu sur le costume funéraire le moins cher du catalogue. Serrant la housse sous mon bras, je venais de franchir le seuil du magasin quand une moto a déboulé dans un vacarme assourdissant. Les gaz d'échappement m'ont pris à la gorge, me faisant tousser violemment. Deux secondes plus tard, l'engin a fait demi-tour dans un crissement de pneus pour s'immobiliser juste devant moi. Une gamine est descendue de la selle arrière. Maquillage outrancier, crop-top noir, nombril à l'air et regard méprisant. C'était Zoé. Elle s'est avancée vers moi avec une morgue insupportable : — Tiens donc, regarde qui est encore debout ! Allez, transfère-moi dix mille balles tout de suite. Mon mec a besoin d'une nouvelle bécane. Ses mots m'ont giflé le visage, mais je me suis forcé à rester impassible. — Je n'ai plus un sou, ai-je répondu froidement. Zoé a levé les yeux au ciel, le visage tordu de dégoût. — C'est ça, prends-moi pour une conne ! Toi, fauché ? Laisse-moi rire. Maman ne te laisserait jamais sans thunes. Sa voix ne transpirait que le mépris. Et comment lui en vouloir de penser ça ? Pour le monde extérieur, j'étais l'archétype de l'homme entretenu, le mari trophée nourri et logé dans un château de cartes doré. Mais la réalité était bien plus crasseuse. Diane ne m'avait jamais accordé la moindre confiance financière. Mon salaire tombait directement sur son compte, et la moindre de mes dépenses devait être validée par elle. Même pour un paquet de cigarettes, elle exigeait que je prenne la marque premier prix. Pour réussir à payer mes propres médicaments, j'avais dû enchaîner des petits boulots de nuit en cachette. Quand la tumeur s'était déclarée, j'avais pourtant apporté les devis médicaux à Diane pour lui demander de l'aide. Sa réaction ? Elle m'avait traité d'escroc, m'accusant d'inventer une maladie imaginaire pour lui extorquer dix mille euros comme si l'argent poussait sur les arbres. Et comme si l'humiliation ne suffisait pas, elle m'avait enfermé à clé dans la maison pour « me forcer à méditer sur mes mensonges », avant d'embarquer Damien dans un jet privé pour aller admirer les aurores boréales. Pendant que j'étais enfermé, ma mère est morte à l'hôpital. Je n'ai jamais pu lui tenir la main une dernière fois. Quand la nouvelle m'était parvenue, mes cousins m'avaient raconté qu'elle s'était éteinte en pleurant, me maudissant d'avoir été un fils indigne, soumis à une bourgeoise sans cœur. Le souvenir m'a lacéré la poitrine, mais j'ai refoulé la douleur pour regarder la gamine en face de moi. Zoé ricanait, savourant visiblement ma faiblesse. — Pas grave, a-t-elle lâché en rejetant ses mèches en arrière. Si tu fais ton radin, j'irai demander à Damien. Il est mille fois mieux que toi, de toute façon : il a du fric, il a la classe et lui au moins, il est fun ! Ses mots ne me faisaient plus mal. C'était trop tard. Je l'ai contemplée un instant, me demandant comment la petite fille si douce que j'avais portée sur mes épaules était devenue… ce monstre de cruauté. Quand Damien était réapparu dans nos vies, Diane nous avait quasiment rayés de son quotidien. J'avais été le père et la mère à la fois, donnant chaque goutte de mon énergie pour élever Zoé. À l'époque, elle prenait ma défense. Elle fusillait Diane et Damien du regard, les rejetant avec toute la férocité de son enfance. Mais tout avait basculé à ses dix-sept ans. Elle s'était entichée d'un délinquant déscolarisé aux cheveux décolorés, qui l'avait entraînée dans sa spirale. Elle avait lâché le lycée, fuguait la nuit et me réclamait constamment du fric. J'avais essayé de la raisonner, de la ramener à la raison. Mais un soir, en voulant confronter son petit ami, le type et sa bande m'avaient coincé dans une ruelle pour me tabasser à mort. Et Zoé ? Elle était restée sur le trottoir d'en face, à applaudir et à filmer avec son smartphone. *« Prends ça, le vieux ! criait-elle entre deux éclats de rire. Ça t'apprendra à te mêler de mon couple ! »* Ce jour-là, quelque chose en moi était mort pour de bon. J'avais cessé d'essayer de la sauver. Plus tard, alors que je me remettais à peine de mes fractures, elle était revenue vers moi, tout sourire, jurant qu'elle regrettait et proposant même de fêter mon anniversaire ensemble. Je l'avais attendue toute la journée. À la place, je suis tombé sur une vidéo postée par Damien sur Instagram. On y voyait Zoé lors d'un dîner gastronomique, accrochée au bras de Damien en roucoulant : *« Bonnes vacances, papa ! Éclate-toi bien à Florence avec maman ! »* Puis, elle avait empoché une enveloppe bourrée de billets qu'il lui tendait avec un clin d'œil complice. J'étais dans la cuisine en train de préparer le repas quand la vidéo est apparue sur mon fil. La seconde d'après, mon cerveau vrillait, la tumeur me foudroyait et je m'écroulais sur les carreaux froids. Aujourd'hui, face à elle, je ne ressentais que le vide. J'ai poussé un soupir las : — Fais comme tu veux. Va demander l'argent à Damien. Puis, après une courte pause, j'ai ajouté : — Ah, au fait… ta mère et moi, on vient de signer le divorce. Tu n'as plus besoin de l'appeler « tonton Damien ». Appelle-le papa, ça lui va beaucoup mieux.Zoé s'est figée, écarquillant les yeux. Ses doigts se sont crispés sur l'ourlet de son haut tandis qu'une vague de honte lui empourprait les joues. — Comment… comment tu sais pour… ? a-t-elle bafouillé, avant de se draper instantanément dans une arrogance défensive. De toute façon, c'est de ta faute ! Tu es tellement radin ! Chaque fois que je te demande un centime, tu fais des histoires, alors je n'ai pas eu d'autre choix que d'aller voir Damien ! Lui au moins, il me comprend. Il sait ce que c'est que l'amour ! Son mépris est revenu au galop lorsqu'elle a croisé les bras pour me jauger de haut en bas. — Et arrête de mytho avec ton divorce ! Tu crois vraiment que je vais gober ça ? Arrête ton cinéma. Ses yeux sont alors tombés sur la housse noire que je tenais sous le bras. Sa curiosité l'a emportée : — C'est quoi ce truc immonde que tu trimbales ? C'est… des fringues ? Avant que je ne puisse faire un geste, son petit ami décoloré — une clope au bec — a posé sa main sur l'épaule de Zoé et a plissé les yeux vers le paquet. — Attends deux secondes… ricana-t-il. C'est pas une housse de pompes funèbres, ça ? Y a quelqu'un qui a cané dans ta famille de ploucs ? Zoé a fait un pas en avant, tendant la main pour arracher la housse : — Fais voir ! C'est quoi encore cette embrouille ? J'ai froncé les sourcils et, d'un réflexe d'agacement, je l'ai repoussée. Prise au dépourvu, elle a trébuché et s'est étalée par terre dans un cri indigné. Dans sa chute, une petite carte plastifiée a glissé de sa poche pour atterrir sur le bitume. Je me suis penché pour la ramasser. C'était une carte d'identité toute neuve. La photo était bien la sienne, mais le nom de famille était sans équivoque : *Zoé Roche*. Pendant une seconde, le monde autour de moi s'est éteint. Puis la douleur m'a perforé le crâne — une vrille atroce, insoutenable. À la naissance de Zoé, Diane avait fait une terrible hémorragie de la délivrance. Terrifié à l'idée de les perdre toutes les deux, j'avais moi-même insisté pour que Zoé porte le nom de sa mère, en hommage à sa survie. Plus tard, quand mes relations avec Diane s'étaient dégradées, Zoé était venue me voir à plusieurs reprises en me suppliant de lui donner mon nom de famille. Elle disait qu'elle voulait effacer cette mère glaciale de son identité. Et aujourd'hui… En cachette, elle avait fait les démarches pour adopter le nom de Damien. Je me suis pris la tête à deux mains, la vue totalement brouillée par des éclairs noirs. Le neurologue m'avait prévenu : la tumeur finirait par écraser les nerfs optiques, causant cécité partielle, amnésie et défaillances cognitives. Quelle pathétique fin de vie, ai-je songé amèrement. J'ai serré les paupières, luttant contre les ténèbres qui m'envahissaient. Quand j'ai rouvert les yeux avec peine, j'ai vu Zoé m'arracher la carte des mains d'un geste fébrile pour la fourrer au fond de sa poche. — Commence pas à t'énerver ! cracha-t-elle dans une justification confuse. J'avais juste de la peine pour Damien, d'accord ? Il commence à vieillir et il n'a jamais eu d'enfants ! C'est juste un nom sur un bout de plastique, ça change rien ! Je suis toujours ta fille. Tu devrais être content que deux pères veillent sur moi ! Elle a scruté mon visage, mais son assurance s'est effritée en voyant mon regard vide. — Qu'est-ce que tu as encore ? demanda-t-elle avec un rictus inquiet. Ne me dis pas que tu fais semblant d'être aveugle… Pas étonnant que maman ne puisse plus te voir en peinture. Tu es comme un gosse, tu t'inventes des maladies pour qu'on s'occupe de toi. Je ne lui ai pas répondu. J'ai simplement tourné les talons et je suis parti d'un pas lourd, sans un mot de plus. Elle a semblé hésiter, l'espace d'une seconde, mais elle ne m'a pas suivi. Quand je suis enfin arrivé au terminus, les battements assourdissants dans mon crâne s'étaient un peu calmés. J'ai marché jusqu'à la maison de mon enfance, un pavillon décrépit coincé dans un faubourg oublié. La façade était grise, mangée par des années d'abandon. La poussière recouvrait chaque meuble, et l'air sentait le moisi et le renfermé. C'était là que j'avais grandi, avant que Diane ne nous installe dans sa villa bourgeoise après le sauvetage tragique de mon père. Je n'avais pas remis les pieds ici depuis des lustres. À présent, ce pavillon avait tout d'un caveau. J'ai épousseté le vieux matelas, fermé les fenêtres hermétiquement et verrouillé la porte d'entrée. Puis, j'ai dévissé la vanne de la vieille bonbonne de gaz que j'avais récupérée dans l'atelier, laissant l'odeur âcre et chimique saturer la pièce. Avec un calme déconcertant, j'ai enfilé le costume noir bon marché acheté un peu plus tôt, puis je me suis allongé sur le lit, les mains croisées sur la poitrine, bien visible pour que le gars des pompes funèbres me trouve sans difficulté. Alors que je fermais les yeux, mon portable s'est mis à vibrer. J'ai failli l'ignorer, mais par un vieux réflexe d'esclave conditionné, j'ai décroché. La voix cassante de Diane a résonné : — Thomas, tu es où ? On a un dîner d'affaires ce soir, ta présence est requise. Je te donne trente minutes pour te préparer. Son ton était tranchant, comme si je n'étais qu'une corvée sur son agenda de ministre. J'ai répondu avec un calme absolu : — Je ne viendrai pas. Je suis en train de mourir. Un fracas de verre brisé a retenti à l'autre bout du fil, suivi d'un cri strident de Diane : — Thomas ! C'est quoi ton problème bordel ?! Arrête de porter la poisse avec tes conneries ! Avant que je ne puisse raccrocher, la voix mielleuse de Damien s'est glissée en arrière-plan, calculée comme jamais : — Diane… peut-être que Thomas ne supporte tout simplement pas le divorce. S'il est vraiment dans cet état, pourquoi ne pas le reprendre ? Ça ne me dérange pas, tu sais… Je serai toujours là pour t'épauler dans l'ombre. Du grand Damien. Jouer les martyrs pour attiser la pitié. Et Diane, aveugle comme une taupe, plongeait à chaque fois. Sans surprise, la rage de Diane a explosé : — Thomas, n'espère même pas me faire culpabiliser avec tes menaces de gamin ! Tu crois que je te demande de venir par plaisir ? C'est le directeur général qui a expressément réclamé ta présence, sinon je ne me serais jamais abaissée à t'appeler ! Très bien, ne viens pas. Et tant qu'on y est, ne remets plus jamais les pieds à la maison ! N'espère même plus revoir Zoé ! Elle a raccroché d'un coup sec, me laissant à nouveau seul avec mon silence. J'ai expiré lentement. Mes doigts se sont desserrés et le téléphone a glissé sur le parquet. Le gaz envahissait la chambre, épais, lourd, étouffant. Mes membres s'engourdissaient, ma vue sombrait dans un noir total. Le médecin avait dit que la fin ressemblerait à une douce plongée dans le sommeil. Mais il n'y avait rien de doux là-dedans. Je sentais chaque seconde de mon organisme en train de lâcher, chaque inspiration arrachée à mes poumons brûlants. Mon visage me paraissait gonflé, ma peau trop serrée. *Ce n'est rien*, me suis-je répété intérieurement. *Ce sera bientôt fini.* La mort, au fond, c'était comme une nuit d'été silencieuse. Sinistre et paisible à la fois. J'entendais le sifflement régulier du gaz, une berceuse presque réconfortante. Heureusement que j'avais payé ce type pour venir ramasser mon corps. Au moins, je ne pourrirais pas ici pendant des semaines sans que personne ne s'en rende compte. Mais au moment précis où j'abandonnais mon dernier souffle aux ténèbres, la porte d'entrée a volé en éclats dans un vacarme assourdissant. Quelqu'un venait de la défoncer d'un coup de pied. Un invité surprise venait d'arriver.

Chapters (4)

第1章

Le jour de mon anniversaire, ma tumeur au cerveau a frappé. Ma vue s'est brouillée, mes pensées ont volé en éclats. Pendant que les urgentistes s'activaient pour me stabiliser, ils ont pris mon téléphone pour prévenir mes proches. Ma femme a décroché. Sa voix suintait l'exaspération : — Tu es obligé d’être aussi lourd ? Tu me surveilles encore ? Je suis sur le point d'embarquer pour Florence avec Damien, alors ne m'appelle pas, sauf si c'est une urgence vitale ! Puis, la voix de ma fille s'est invitée dans l'appel, désinvolte et glaciale : — Franchement, s’il pouvait crever, ça nous arrangerait. L’argent de son assurance-vie atterrirait direct sur mon compte. Mon copain a repéré une bécane de folie. En entendant ça, je n’ai même pas ressenti de colère. Bizarrement… j’étais soulagé. Le moment était enfin venu de tirer un trait sur cette chienne de vie. Quand j'ai rouvert les yeux, le médecin m'a tendu mon téléphone avec une mine d'enterrement. — Monsieur, la tumeur compresse dangereusement vos nerfs. Il faut vous opérer sur-le-champ. Vous devez prévenir vos proches. Encore vaseux, j'ai serré l'appareil du bout des doigts. Dans la salle des urgences, seul le bourdonnement sourd des moniteurs rompait le silence. Je voyais bien les regards pleins de pitié que me lançaient les autres patients et leurs familles. Certains ont même détourné la tête pour essuyer une larme. J'ai allumé mon écran. Diane, ma femme, et Zoé, notre fille, m'avaient déjà bloqué. N'ayant plus le choix, j'ai envoyé un message à l'homme que j'avais juré de ne jamais contacter : le premier amour de Diane, Damien. *« Dis à Diane de rentrer. C'est urgent. »* Pour couper court à toute ambiguïté, j'ai ajouté : *« Je veux signer les papiers du divorce. C'est important. »* Après quelques heures de perfusion, j'ai récupéré mes antidouleurs à la pharmacie de garde et je suis rentré à la maison. Quand j'ai poussé la porte, Diane était déjà assise sur le canapé. Elle était vêtue pour les vacances : de grandes lunettes de soleil sur le nez, une capeline en paille et une longue robe bohème qui flottait à chacun de ses pas. Dès qu'elle m'a aperçu, elle a lâché un rire sardonique avant de balancer ses lunettes sur la table basse. — Non mais t'es sérieux ? C'est quoi ton problème, encore ? Damien et moi, on était à l'aéroport, prêts à monter dans l'avion ! Tu m'as fait faire demi-tour pour tes délires. Mon Dieu, pas étonnant que Zoé ne puisse plus te supporter ! À quarante-cinq ans, Diane avait quelques ridules au coin des yeux, mais avec ses crèmes de luxe, sa peau restait lisse et son maquillage était impeccable. Son rouge à lèvres carmin et ses ondulations soignées lui donnaient facilement dix ans de moins. Derrière elle, Damien se tenait bien droit, lui massant les épaules avec une familiarité écoeurante. Il s'est penché pour lui souffler à l'oreille : — Diane, calme-toi. Écoutons ce que Thomas a à nous dire. C’est peut-être vraiment important. Damien, fidèle à lui-même, jouait encore les parfaits gentlemen. Malgré la raideur de son visage lifté au Botox, son costume taillé sur mesure lui donnait des airs de notable raffiné. Je les ai regardés. Je n'ai rien ressenti. Le vide absolu. Mes pensées ont dérivé vers le jour où Diane avait oublié le gâteau des trois ans de Zoé, trop accaparée par le retour inopiné de Damien au pays. Plus tard, en allant la récupérer complètement ivre dans un bar huppé, je l'avais entendue avouer à ses copines que je n'avais jamais été qu'une vulgaire doublure de son cher Damien. Aujourd'hui, mes cheveux grisonnants et mes traits creusés par la maladie ne ressemblaient en rien à l'homme qu'elle avait un jour prétendu aimer. Revenant à la réalité, j'ai sorti les papiers du divorce de ma poche et je les ai posés sur la table basse. — Diane, dis-je d’une voix atone. Divorçons. Elle a écarquillé les yeux, figée sur place, comme si son cerveau refusait d'imprimer l'information. — Quoi ? a-t-elle craché en haussant le ton. D'abord tu simules une maladie pour me faire quitter l'aéroport, et maintenant tu me fais un caca nerveux en réclamant le divorce ? Thomas, tu as presque cinquante ans ! Tu vas grandir quand, à la fin ? Ses mots étaient violents, mais mon cœur est resté de marbre. Oui, j'avais quarante-neuf ans aujourd'hui. Si elle avait pris la peine d'aller dans la cuisine, elle aurait vu les ingrédients à moitié découpés sur le plan de travail avant ma crise. Tous les plats qu'elle et Zoé préféraient. Mais quand je m'étais effondré sur le carrelage, il n'y avait personne pour me tenir la main. Inutile d'aborder le sujet, de toute façon. Pour Diane, je n'étais qu'un manipulateur en quête d'attention. On dit que les mourants ne s'embarrassent plus de mensonges. Je n'avais aucune envie de me battre. J'ai esquissé un faible sourire. — Ce n'est rien, ai-je murmuré. J'ai juste ouvert les yeux. Ça ne sert plus à rien de te retenir loin de Damien. Elle a plissé les yeux, mais j'ai continué sans faiblir. — Le mois dernier, quand vous êtes partis en Alaska pour voir les aurores boréales, tu n'as sans doute pas appris que ma mère s'était éteinte. Ses lèvres se sont entrouvertes, mais je ne lui ai pas laissé le temps de m'interrompre. — Mon père est mort noyé pour te sauver la vie il y a toutes ces années, et ma mère t'a forcée à m'épouser pour payer cette dette morale. Je sais à quel point ça a été injuste pour toi. Tu as toujours voulu faire ta vie avec Damien. J'ai désigné la pièce d'un geste vague. — Pendant vingt ans, j'ai bossé comme un chien dans ta boîte pour vous amener jusqu'à l'introduction en bourse. C'était ma manière de compenser la pression que ma mère t'avait infligée. J'ai pris une inspiration tremblante, adoucissant mon ton : — Elle n'est plus là. Tu n'as plus à craindre qu'elle débarque dans tes bureaux pour faire un scandale. Tu es libre, Diane. Je vous souhaite sincèrement le meilleur, à Damien et à toi. Tu as assez attendu : offre-lui enfin la vie qu'il mérite. En prononçant ces mots, j'ai senti le poids de ces vingt dernières années s'évaporer de mes épaules. Diane, elle, serrait les feuilles du divorce au point de s'en blanchir les phalanges. Sa voix s'est mise à trembler : — Je t'ai supporté pendant plus de vingt ans ! Et Zoé ? Tu as pensé une seule seconde à ce qu'elle va ressentir ? La voix de ma fille a résonné dans mon crâne : *« S’il pouvait crever, ça nous arrangerait. »* J'ai souri amèrement. — Elle s'en remettra très bien, ai-je répondu en désignant Damien d'un signe de tête. Elle le préfère à moi de toute façon. Qu'il prenne le relais. Petite, Diane poussait déjà Zoé dans les bras de Damien dès qu'il passait nous voir. Elle avait passé des années à polir son image pour qu'il devienne le héros de notre fille. Aujourd'hui, je leur servais simplement leur victoire sur un plateau. Pourtant, au lieu de sauter de joie, le visage de Diane s'est décomposé. Elle s'est mordu la lèvre jusqu'au sang. Sa poitrine se soulevait à un rythme saccadé. Elle me fixait, cherchant désespérément une étincelle de jalousie ou de détresse dans mes yeux, celle que je laissais paraître autrefois. Mais cette fois, elle n'a trouvé que de l'indifférence. Sa voix est devenue coupante comme un rasoir : — Parfait. Tu veux divorcer ? Dans ce cas, tu dégages sans un centime. Pas de maison, pas d'argent. Rien. Elle m'a toisé, persuadée que j'allais ramper. Après tout, elle avait passé deux décennies à me traiter de parasite, répétant à qui voulait l'entendre que je ne restais que pour sa fortune. Elle était convaincue que je ne tiendrais pas une semaine sans ses comptes en banque. Je me suis contenté d'acquiescer. — Ça me va, dis-je. Je ne veux ni la maison, ni l'argent. Et Zoé reste avec toi.

第2章

Avant même que Diane ne puisse répliquer, Damien s'est fendu d'un large sourire hypocrite : — Thomas, je ne te pensais pas si raisonnable. En vrai, je devrais te remercier d'avoir veillé sur Diane pendant toutes ces années. Ne t'en fais pas : à partir de maintenant, je m'occuperai d'elle et de ta fille comme des reines. Diane a fait comme s'il n'existait pas. Sa main crispée sur le stylo tremblait d'une fureur sourde. Puis, elle a explosé : — Vingt ans, Thomas ! Vingt ans qu'on est mariés, et tu me sors cette comédie maintenant ? À quoi tu joues ? Tu ne pouvais pas juste laisser les choses se tasser ? Elle s'est penchée vers moi, les yeux injectés de fiel : — Et tu crois qu'il va se passer quoi après le divorce ? Tu t'imagines vraiment que je vais te garder dans ma boîte ? Un type de cinquante piges sans réseau, quelle boîte voudrait d'une épave pareille ? Au moins, en restant mon mari, tu pouvais profiter d'un train de vie en or. Mais là ? C'est quoi ton plan génial, hein ? Ses piques, censées me broyer le cœur, ne m'ont même pas effleuré. J'ai juste eu un petit rire silencieux. Elle avait raison : notre fille était en âge d'avoir sa propre vie. Pourquoi faire des vagues aujourd'hui ? Des années plus tôt, j'avais usé de toutes mes ressources — chaque point de récompense, chaque faveur accumulée — pour négocier avec *le Système* le droit de vivre une existence entière dans ce monde. Le Système m'avait pourtant mis en garde de sa voix synthétique : *« C'est un aller simple, Hôte. J'ai d'autres mondes et d'autres personnes à guider. Une fois que je serai parti, aucun retour en arrière ne sera possible. Si tu regrettes ce choix, tu ne pourras t'en prendre qu'à toi-même. »* À l'époque, je me fichais des conséquences. Je serrais Diane contre moi, elle tenait notre fille qui venait de naître. J'étais ivre de bonheur, à tel point que j'avais juré les yeux fermés : *« Je ne regretterai jamais rien. »* Mais c'était avant que Damien ne revienne d'Italie. Avant qu'il ne pulvérise notre fragile bonheur conjugal. Ce que j'avais pris pour un conte de fées n'était qu'un mirage. Autrefois, j'avais déjà envisagé de partir. J'avais même posé le sujet sur la table, mais Zoé s'était accrochée à mes jambes en pleurant à chaudes larmes, me suppliant de ne pas briser la famille. Et ma mère m'avait passé un savon mémorable : — Tu ne te rends pas compte de ta chance ! Tant que ton nom est gravé sur l'acte de mariage, Damien peut brasser tout le vent qu'il veut, il ne touchera pas à l'héritage. Alors j'étais resté. Pour Zoé. Pour ma mère. Mais sans jamais être heureux. J'étouffais à petit feu. Aujourd'hui, cette tumeur au cerveau redistribuait toutes les cartes. Le mépris de Diane et le cynisme de Zoé venaient de briser mes dernières chaînes. Sortant de mes pensées, j'ai fixé Diane : — Diane, ce que je deviens ne te regarde plus. À moins que… tu ne t'inquiètes vraiment pour moi ? Je savais qu'elle détestait ça : mon calme absolu, cette indifférence impossible à déstabiliser. Son visage s'est tordu comme si elle venait d'avaler une gorgée de vinaigre. Écoeurée, elle a arraché le capuchon du stylo et a gribouillé sa signature en bas de la page. — Très bien ! a-t-elle éructé. Mais ne reviens pas ramper sur le paillasson en pleurant pour que je te reprenne. Et n'espère même plus poser un pied dans mes bureaux ! Sur ces mots, elle a agrippé le bras de Damien et a quitté les lieux, le claquement furieux de ses talons résonnant sur le parquet en chêne. Le silence est retombé sur la maison. Je suis resté assis, contemplant les murs qui m'avaient abrité pendant plus de vingt ans. Chaque meuble, chaque tableau, chaque bibelot m'était familier. Et pourtant, je m'y sentais étranger. Comme si je n'avais jamais été qu'un invité de passage. Un grondement dans mon estomac m'a tiré de ma léthargie. Je me suis traîné jusqu'à la cuisine pour jeter à la poubelle tout ce que j'avais préparé : le bœuf mariné, le saumon frais, les herbes… tout ce que Diane et Zoé aimaient tant. Puis, j'ai fait bouillir de l'eau pour me faire un simple bol de nouilles. Rien de plus basique : de l'eau, une pincée de sel, un filet d'huile. En mangeant, le souvenir de nos premières années de mariage m'a frappé de plein fouet. Diane était une gosse de riches pourrie gâtée, incapable de faire cuire un œuf. Pourtant, pour mon anniversaire, elle avait absolument tenu à me préparer un plat de nouilles, nouant un tablier par-dessus sa robe de créateur, le nez barbouillé de farine. Elle s'était même brûlé la main, mais elle avait balayé sa blessure d'un rire cristallin en me poussant le bol : — Mange tout ! Ce sont des nouilles de longévité, pour qu'on vieillisse ensemble jusqu'à cent ans ! C'était affreux — la pâte n'était pas cuite, le bouillon était salé à faire grimacer un mort —, mais j'avais tout englouti jusqu'à la dernière goutte, convaincu que nous deux, c'était pour toujours. Désormais, le visage de cette Diane du passé n'était plus qu'une ombre floue. Une douleur fulgurante m'a transpercé la tempe, me ramenant brutalement au présent. J'ai attrapé les analgésiques et j'en ai avalé deux d'un coup, sans eau. Quand la crise s'est calmée, j'ai lavé mon bol, essuyé le plan de travail et sorti une valise du placard. Faire mes bagages n'a pris que quelques minutes : l'immense majorité des affaires ici appartenait à Diane ou à Zoé. Avant de partir, je suis allé chercher une vieille malle en bois tout au fond du dressing. Elle contenait tout ce à quoi je tenais jadis. Des tickets de cinéma froissés de nos premiers rendez-vous. Notre album de mariage. Une pince à cravate offerte par Diane. Les premiers gribouillages de Zoé à la maternelle, ses petits mots maladroits… soigneusement rangés dans des pochettes plastifiées. J'ai traîné la malle jusque dans le jardin, la déposant sur le grand brasero d'extérieur que Diane et Damien utilisaient pour leurs soirées cocktails entre nantis. Puis, sans la moindre hésitation, j'ai craqué une allumette. Les flammes ont léché le papier, dévorant mon passé dans un crépitement sec. Le reflet du feu dansait sur mon visage, mais mon cœur battait à un rythme plat. Soudain, une averse s'est mise à tomber, noyant le brasero en quelques secondes. J'ai jeté un dernier coup d'œil aux restes carbonisés. La quasi-totalité était réduite en cendres noirâtres. Je n'ai même pas pris la peine de fouiller. Ensuite, j'ai sorti mon portable, j'ai supprimé tous mes comptes de réseaux sociaux et j'ai effacé mon carnet d'adresses. Je n'avais jamais été qu'une pièce rapportée dans leur monde. Il était temps d'effacer toute trace de mon passage dans l'existence de Diane et de Zoé. Ma valise dans le coffre, j'ai conduit jusqu'au siège de l'entreprise pour signer ma démission et vider mon bureau. Pendant que je rassemblais mes dossiers, plusieurs collègues sont venus me saluer, les yeux pleins d'admiration : — Thomas, tu prends déjà ta retraite ? Diane prend vraiment soin de toi pour te laisser lever le pied si tôt. On est tous jaloux ! — C’est clair ! Si j'avais une femme et une fille pareilles, je me la coulerais douce moi aussi. Profite bien de la vie, l'ami ! J'ai esquissé un sourire poli sans piper mot. Aucun d'entre eux ne savait. Pour l'image de marque de la société, Diane avait scénarisé notre couple parfait de A à Z. En public, nous étions le ménage modèle : soirées caritatives, berlines de luxe, interviews complaisantes. Mais chaque « cadeau somptueux » qu'elle prétendait m'offrir finissait systématiquement entre les mains de Damien. Et je devais jouer le jeu, faire profil bas, passer pour l'homme humble qui préfère la simplicité pendant qu'elle couvrait son amant de tous mes trophées. En franchissant le hall avec mon carton sous le bras, j'ai croisé le directeur des ressources humaines en train de briefer son équipe. — Préparez le bureau du nouveau vice-président, disait-il en me jetant un coup d'œil gêné. Faites ça propre. Diane a nommé quelqu'un de nouveau. Une assistante a demandé avec curiosité : — Qui est le nouveau VP ? Le DRH a esquissé un sourire en coin avant de poser une plaque flambant neuve sur la porte : *« Vice-Président : Damien Roche »*.

第3章

Tout le monde autour de moi est resté bouche bée. De mon côté, je n'ai eu qu'un rictus d'amertume. Pendant des années, j'avais dû me contenter du matériel informatique le plus vétuste de la boîte. À chaque renouvellement de flotte, je déposais une demande pour un nouvel ordinateur. Et à chaque fois, Diane la rejetait d'un revers de main avec un air agacé : — Pourquoi tu as toujours besoin d'étaler ton ego ? Ton vieux PC fonctionne encore très bien, non ? Arrête de gaspiller l'argent de la boîte. Mais quand il s'agissait de Damien, rien n'était trop beau, rien n'était trop cher. Elle lui offrait tout ce qu'il exigeait… à l'exception de son nom de famille. Autrefois, une injustice aussi flagrante m'aurait fait bouillir le sang. Cela m'aurait brisé le cœur en mille morceaux. Mais plus maintenant. Désormais, je ne ressentais plus qu'un profond détachement, presque de l'amusement. Diane était tellement pressée d'installer Damien au sommet. C'était ça, le grand amour, non ? Secouant la tête, j'ai salué le DRH d'un hochement de menton, fait volte-face et quitté pour toujours cette boîte à laquelle j'avais sacrifié les plus belles années de ma vie. En quittant le siège, j'ai roulé jusqu'à une boutique de pompes funèbres en périphérie. Quitte à mourir aujourd'hui, autant le faire avec un minimum de décence. L'employé m'a présenté différents modèles, mais mes économies étaient dérisoires. La majeure partie de mon argent avait servi à payer d'avance un employé pour qu'il vienne récupérer ma dépouille le moment venu. Je me suis donc rabattu sur le costume funéraire le moins cher du catalogue. Serrant la housse sous mon bras, je venais de franchir le seuil du magasin quand une moto a déboulé dans un vacarme assourdissant. Les gaz d'échappement m'ont pris à la gorge, me faisant tousser violemment. Deux secondes plus tard, l'engin a fait demi-tour dans un crissement de pneus pour s'immobiliser juste devant moi. Une gamine est descendue de la selle arrière. Maquillage outrancier, crop-top noir, nombril à l'air et regard méprisant. C'était Zoé. Elle s'est avancée vers moi avec une morgue insupportable : — Tiens donc, regarde qui est encore debout ! Allez, transfère-moi dix mille balles tout de suite. Mon mec a besoin d'une nouvelle bécane. Ses mots m'ont giflé le visage, mais je me suis forcé à rester impassible. — Je n'ai plus un sou, ai-je répondu froidement. Zoé a levé les yeux au ciel, le visage tordu de dégoût. — C'est ça, prends-moi pour une conne ! Toi, fauché ? Laisse-moi rire. Maman ne te laisserait jamais sans thunes. Sa voix ne transpirait que le mépris. Et comment lui en vouloir de penser ça ? Pour le monde extérieur, j'étais l'archétype de l'homme entretenu, le mari trophée nourri et logé dans un château de cartes doré. Mais la réalité était bien plus crasseuse. Diane ne m'avait jamais accordé la moindre confiance financière. Mon salaire tombait directement sur son compte, et la moindre de mes dépenses devait être validée par elle. Même pour un paquet de cigarettes, elle exigeait que je prenne la marque premier prix. Pour réussir à payer mes propres médicaments, j'avais dû enchaîner des petits boulots de nuit en cachette. Quand la tumeur s'était déclarée, j'avais pourtant apporté les devis médicaux à Diane pour lui demander de l'aide. Sa réaction ? Elle m'avait traité d'escroc, m'accusant d'inventer une maladie imaginaire pour lui extorquer dix mille euros comme si l'argent poussait sur les arbres. Et comme si l'humiliation ne suffisait pas, elle m'avait enfermé à clé dans la maison pour « me forcer à méditer sur mes mensonges », avant d'embarquer Damien dans un jet privé pour aller admirer les aurores boréales. Pendant que j'étais enfermé, ma mère est morte à l'hôpital. Je n'ai jamais pu lui tenir la main une dernière fois. Quand la nouvelle m'était parvenue, mes cousins m'avaient raconté qu'elle s'était éteinte en pleurant, me maudissant d'avoir été un fils indigne, soumis à une bourgeoise sans cœur. Le souvenir m'a lacéré la poitrine, mais j'ai refoulé la douleur pour regarder la gamine en face de moi. Zoé ricanait, savourant visiblement ma faiblesse. — Pas grave, a-t-elle lâché en rejetant ses mèches en arrière. Si tu fais ton radin, j'irai demander à Damien. Il est mille fois mieux que toi, de toute façon : il a du fric, il a la classe et lui au moins, il est fun ! Ses mots ne me faisaient plus mal. C'était trop tard. Je l'ai contemplée un instant, me demandant comment la petite fille si douce que j'avais portée sur mes épaules était devenue… ce monstre de cruauté. Quand Damien était réapparu dans nos vies, Diane nous avait quasiment rayés de son quotidien. J'avais été le père et la mère à la fois, donnant chaque goutte de mon énergie pour élever Zoé. À l'époque, elle prenait ma défense. Elle fusillait Diane et Damien du regard, les rejetant avec toute la férocité de son enfance. Mais tout avait basculé à ses dix-sept ans. Elle s'était entichée d'un délinquant déscolarisé aux cheveux décolorés, qui l'avait entraînée dans sa spirale. Elle avait lâché le lycée, fuguait la nuit et me réclamait constamment du fric. J'avais essayé de la raisonner, de la ramener à la raison. Mais un soir, en voulant confronter son petit ami, le type et sa bande m'avaient coincé dans une ruelle pour me tabasser à mort. Et Zoé ? Elle était restée sur le trottoir d'en face, à applaudir et à filmer avec son smartphone. *« Prends ça, le vieux ! criait-elle entre deux éclats de rire. Ça t'apprendra à te mêler de mon couple ! »* Ce jour-là, quelque chose en moi était mort pour de bon. J'avais cessé d'essayer de la sauver. Plus tard, alors que je me remettais à peine de mes fractures, elle était revenue vers moi, tout sourire, jurant qu'elle regrettait et proposant même de fêter mon anniversaire ensemble. Je l'avais attendue toute la journée. À la place, je suis tombé sur une vidéo postée par Damien sur Instagram. On y voyait Zoé lors d'un dîner gastronomique, accrochée au bras de Damien en roucoulant : *« Bonnes vacances, papa ! Éclate-toi bien à Florence avec maman ! »* Puis, elle avait empoché une enveloppe bourrée de billets qu'il lui tendait avec un clin d'œil complice. J'étais dans la cuisine en train de préparer le repas quand la vidéo est apparue sur mon fil. La seconde d'après, mon cerveau vrillait, la tumeur me foudroyait et je m'écroulais sur les carreaux froids. Aujourd'hui, face à elle, je ne ressentais que le vide. J'ai poussé un soupir las : — Fais comme tu veux. Va demander l'argent à Damien. Puis, après une courte pause, j'ai ajouté : — Ah, au fait… ta mère et moi, on vient de signer le divorce. Tu n'as plus besoin de l'appeler « tonton Damien ». Appelle-le papa, ça lui va beaucoup mieux.

第4章

Zoé s'est figée, écarquillant les yeux. Ses doigts se sont crispés sur l'ourlet de son haut tandis qu'une vague de honte lui empourprait les joues. — Comment… comment tu sais pour… ? a-t-elle bafouillé, avant de se draper instantanément dans une arrogance défensive. De toute façon, c'est de ta faute ! Tu es tellement radin ! Chaque fois que je te demande un centime, tu fais des histoires, alors je n'ai pas eu d'autre choix que d'aller voir Damien ! Lui au moins, il me comprend. Il sait ce que c'est que l'amour ! Son mépris est revenu au galop lorsqu'elle a croisé les bras pour me jauger de haut en bas. — Et arrête de mytho avec ton divorce ! Tu crois vraiment que je vais gober ça ? Arrête ton cinéma. Ses yeux sont alors tombés sur la housse noire que je tenais sous le bras. Sa curiosité l'a emportée : — C'est quoi ce truc immonde que tu trimbales ? C'est… des fringues ? Avant que je ne puisse faire un geste, son petit ami décoloré — une clope au bec — a posé sa main sur l'épaule de Zoé et a plissé les yeux vers le paquet. — Attends deux secondes… ricana-t-il. C'est pas une housse de pompes funèbres, ça ? Y a quelqu'un qui a cané dans ta famille de ploucs ? Zoé a fait un pas en avant, tendant la main pour arracher la housse : — Fais voir ! C'est quoi encore cette embrouille ? J'ai froncé les sourcils et, d'un réflexe d'agacement, je l'ai repoussée. Prise au dépourvu, elle a trébuché et s'est étalée par terre dans un cri indigné. Dans sa chute, une petite carte plastifiée a glissé de sa poche pour atterrir sur le bitume. Je me suis penché pour la ramasser. C'était une carte d'identité toute neuve. La photo était bien la sienne, mais le nom de famille était sans équivoque : *Zoé Roche*. Pendant une seconde, le monde autour de moi s'est éteint. Puis la douleur m'a perforé le crâne — une vrille atroce, insoutenable. À la naissance de Zoé, Diane avait fait une terrible hémorragie de la délivrance. Terrifié à l'idée de les perdre toutes les deux, j'avais moi-même insisté pour que Zoé porte le nom de sa mère, en hommage à sa survie. Plus tard, quand mes relations avec Diane s'étaient dégradées, Zoé était venue me voir à plusieurs reprises en me suppliant de lui donner mon nom de famille. Elle disait qu'elle voulait effacer cette mère glaciale de son identité. Et aujourd'hui… En cachette, elle avait fait les démarches pour adopter le nom de Damien. Je me suis pris la tête à deux mains, la vue totalement brouillée par des éclairs noirs. Le neurologue m'avait prévenu : la tumeur finirait par écraser les nerfs optiques, causant cécité partielle, amnésie et défaillances cognitives. Quelle pathétique fin de vie, ai-je songé amèrement. J'ai serré les paupières, luttant contre les ténèbres qui m'envahissaient. Quand j'ai rouvert les yeux avec peine, j'ai vu Zoé m'arracher la carte des mains d'un geste fébrile pour la fourrer au fond de sa poche. — Commence pas à t'énerver ! cracha-t-elle dans une justification confuse. J'avais juste de la peine pour Damien, d'accord ? Il commence à vieillir et il n'a jamais eu d'enfants ! C'est juste un nom sur un bout de plastique, ça change rien ! Je suis toujours ta fille. Tu devrais être content que deux pères veillent sur moi ! Elle a scruté mon visage, mais son assurance s'est effritée en voyant mon regard vide. — Qu'est-ce que tu as encore ? demanda-t-elle avec un rictus inquiet. Ne me dis pas que tu fais semblant d'être aveugle… Pas étonnant que maman ne puisse plus te voir en peinture. Tu es comme un gosse, tu t'inventes des maladies pour qu'on s'occupe de toi. Je ne lui ai pas répondu. J'ai simplement tourné les talons et je suis parti d'un pas lourd, sans un mot de plus. Elle a semblé hésiter, l'espace d'une seconde, mais elle ne m'a pas suivi. Quand je suis enfin arrivé au terminus, les battements assourdissants dans mon crâne s'étaient un peu calmés. J'ai marché jusqu'à la maison de mon enfance, un pavillon décrépit coincé dans un faubourg oublié. La façade était grise, mangée par des années d'abandon. La poussière recouvrait chaque meuble, et l'air sentait le moisi et le renfermé. C'était là que j'avais grandi, avant que Diane ne nous installe dans sa villa bourgeoise après le sauvetage tragique de mon père. Je n'avais pas remis les pieds ici depuis des lustres. À présent, ce pavillon avait tout d'un caveau. J'ai épousseté le vieux matelas, fermé les fenêtres hermétiquement et verrouillé la porte d'entrée. Puis, j'ai dévissé la vanne de la vieille bonbonne de gaz que j'avais récupérée dans l'atelier, laissant l'odeur âcre et chimique saturer la pièce. Avec un calme déconcertant, j'ai enfilé le costume noir bon marché acheté un peu plus tôt, puis je me suis allongé sur le lit, les mains croisées sur la poitrine, bien visible pour que le gars des pompes funèbres me trouve sans difficulté. Alors que je fermais les yeux, mon portable s'est mis à vibrer. J'ai failli l'ignorer, mais par un vieux réflexe d'esclave conditionné, j'ai décroché. La voix cassante de Diane a résonné : — Thomas, tu es où ? On a un dîner d'affaires ce soir, ta présence est requise. Je te donne trente minutes pour te préparer. Son ton était tranchant, comme si je n'étais qu'une corvée sur son agenda de ministre. J'ai répondu avec un calme absolu : — Je ne viendrai pas. Je suis en train de mourir. Un fracas de verre brisé a retenti à l'autre bout du fil, suivi d'un cri strident de Diane : — Thomas ! C'est quoi ton problème bordel ?! Arrête de porter la poisse avec tes conneries ! Avant que je ne puisse raccrocher, la voix mielleuse de Damien s'est glissée en arrière-plan, calculée comme jamais : — Diane… peut-être que Thomas ne supporte tout simplement pas le divorce. S'il est vraiment dans cet état, pourquoi ne pas le reprendre ? Ça ne me dérange pas, tu sais… Je serai toujours là pour t'épauler dans l'ombre. Du grand Damien. Jouer les martyrs pour attiser la pitié. Et Diane, aveugle comme une taupe, plongeait à chaque fois. Sans surprise, la rage de Diane a explosé : — Thomas, n'espère même pas me faire culpabiliser avec tes menaces de gamin ! Tu crois que je te demande de venir par plaisir ? C'est le directeur général qui a expressément réclamé ta présence, sinon je ne me serais jamais abaissée à t'appeler ! Très bien, ne viens pas. Et tant qu'on y est, ne remets plus jamais les pieds à la maison ! N'espère même plus revoir Zoé ! Elle a raccroché d'un coup sec, me laissant à nouveau seul avec mon silence. J'ai expiré lentement. Mes doigts se sont desserrés et le téléphone a glissé sur le parquet. Le gaz envahissait la chambre, épais, lourd, étouffant. Mes membres s'engourdissaient, ma vue sombrait dans un noir total. Le médecin avait dit que la fin ressemblerait à une douce plongée dans le sommeil. Mais il n'y avait rien de doux là-dedans. Je sentais chaque seconde de mon organisme en train de lâcher, chaque inspiration arrachée à mes poumons brûlants. Mon visage me paraissait gonflé, ma peau trop serrée. *Ce n'est rien*, me suis-je répété intérieurement. *Ce sera bientôt fini.* La mort, au fond, c'était comme une nuit d'été silencieuse. Sinistre et paisible à la fois. J'entendais le sifflement régulier du gaz, une berceuse presque réconfortante. Heureusement que j'avais payé ce type pour venir ramasser mon corps. Au moins, je ne pourrirais pas ici pendant des semaines sans que personne ne s'en rende compte. Mais au moment précis où j'abandonnais mon dernier souffle aux ténèbres, la porte d'entrée a volé en éclats dans un vacarme assourdissant. Quelqu'un venait de la défoncer d'un coup de pied. Un invité surprise venait d'arriver.

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