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À mon enterrement, tu saigneras autant que moi
Le jour de notre troisième anniversaire de mariage, j'ai piégé mon mari, Bastien Belmont, pour lui faire signer les papiers du divorce. Le médecin venait de m'annoncer un cancer de l'estomac en phase terminale. Il me restait moins de trois mois à vivre. Bastien a cru à un simple caprice. Agacé et condescendant, il a signé sans même vérifier, avant d'embarquer sa précieuse Clarisse pour une escapade idyllique à l'étranger. Plus tard, quand il a compris que ce n'était pas un jeu, il a tout tenté : menaces, chantages, représailles... n'importe quoi pour me forcer à revenir. Mais tout ce qu'il a obtenu, c'est un dernier adieu lors de mes funérailles, livré à travers une vidéo posthume. « Bastien, disait ma voix enregistrée, calme et sereine, si tu regardes ceci, c'est que je suis déjà morte... » Ce jour-là, l'inaccessible et arrogant Bastien a complètement perdu la raison. J'ai compris que tout était fini le soir où j'ai atterri aux urgences, vidée de mes forces, à la suite d'une hémorragie gastrique provoquée par le surmenage. Au même moment, Bastien organisait un feu d'artifice privé dans notre jardin pour divertir Clarisse. Quand les journalistes m'ont braqué leurs micros au visage à ma sortie, j'ai forcé un sourire sur mon visage cadavérique. « Arrêtez d'extrapoler, ai-je lâché. Bastien et moi allons très bien. La jeune femme avec lui n'est que sa cousine. » Les journalistes n'étaient pas dupes. Leur mépris et leur scepticisme se lisaient sur leurs visages. Au fond, je ne mentais pas totalement. Clarisse n'avait aucun lien de sang avec lui, c'était juste une orpheline recueillie par la famille Belmont. Notre mariage n'avait toujours été qu'une alliance d'affaires bien ficelée. Bastien avait tenu son rôle à la perfection, jusqu'au retour de Clarisse il y a trois mois. Depuis, il ne la lâchait plus d'une semelle, oubliant même qu'il avait une femme. Cette image de « mari idéal » façonnée par les médias n'était qu'un mensonge écœurant. Ce soir-là, pendant que tout le personnel préparait les festivités pour Clarisse, j'ai appelé Bastien en boucle. Il n'a jamais décroché. N'ayant pas d'autre choix, j'ai signé ma sortie de l'hôpital et j'ai pris un taxi pour rentrer. La propriété résonnait de rires et de musique, le ciel étoilé s'embrasant sous les gerbes d'artifice. J'ai franchi la grille, glacée et silencieuse, telle une intruse au milieu de ma propre maison. Sous la lumière dorée des fusées, j'ai vu Bastien recoiffer délicatement Clarisse et lui tendre une part de gâteau. D'un coup, je me suis sentie de trop. Le sol était tapissé de feuilles mortes d'automne. Elles ont craqué sous mes pas. Clarisse m'a vue la première. Elle s'est extirpée des bras de Bastien comme une biche effarouchée, un masque de pure innocence plaqué sur le visage. « Diane ! s'est-elle écriée, la voix tremblante. S'il te plaît, ne te fais pas d'idées ! On fêtait juste le sauvetage de l'entreprise ! » Pardon ? Le sauvetage ? Une fête ? Elle était sérieuse ? L'entreprise était effectivement sauvée, mais Clarisse n'y était absolument pour rien. Rien du tout. Tandis que je posais sur eux un regard glacial, Bastien a bondi vers moi, plaçant Clarisse derrière lui comme s'il protégeait un trésor inestimable. « Diane, tu peux arrêter de tirer cette tronche d'enterrement en permanence ? a-t-il craché, la voix vibrante d'agacement. Arrête ton cinéma de victime devant les caméras. Tu n'en as pas marre ? Tu cherches quoi ? Ma pitié ? Ma compassion ? Continue de rêver ! » Derrière son dos, Clarisse s'accrochait à sa manche, les yeux baignés de larmes de crocodile. « Bastien, calme-toi, chuchota-t-elle en tremblant. Tu me fais peur... » La scène était ridicule, un mauvais mélodrame joué sous mon propre toit. Mais j'étais trop épuisée pour entrer dans leur jeu. À leur grande surprise, j'ai esquissé un sourire résigné en m'avançant. « Bastien, ai-je murmuré d'une voix faussement douce, ne t'énerve pas. Je n'ai rien mal interprété. Je voulais juste te rappeler... qu'aujourd'hui, c'est mon anniversaire. Je sais que tu as été très occupé et que tu as oublié, mais ce n'est pas grave. Je ne t'en veux pas. » Pendant une fraction de seconde, il s'est figé. Une ombre de culpabilité a traversé ses yeux, avant d'être balayée par sa froideur habituelle. « Ton anniversaire ? a-t-il ricané avec mépris. Tu ne passais pas ton temps à dire que tu détestais le fêter ? » C'était vrai. Je le disais toujours. Ma mère était morte en me mettant au monde. Mon jour de naissance était aussi le jour de sa mort. Mon père, qui l'aimait éperdument, passait chaque anniversaire à organiser de funèbres commémorations. Pendant des années, j'avais fui cette date comme la peste. Mais Bastien avait changé cela au début. Durant nos deux premières années de mariage, il insistait pour célébrer ce jour, chassant les ténèbres qui m'entouraient. Je me souvenais encore de ses paroles murmurées avec tendresse au creux de mon oreille. « Diane, à partir de maintenant, tu ne seras plus jamais seule ce jour-là. Tu n'es pas une malédiction. Tu es mon porte-bonheur. » En le voyant aujourd'hui dressé devant moi pour faire rempart à Clarisse, j'ai compris que ces mots étaient morts depuis longtemps. Pourtant, la douleur ne m'atteignait plus. Ce qu'il ignorait, c'est que je lui avais déjà fait signer l'acte de divorce une semaine plus tôt.Cette hémorragie gastrique n'avait rien d'un hasard. Une semaine auparavant, les médecins m'avaient diagnostiqué un cancer de l'estomac en phase terminale. Mon espérance de vie : trois mois. Ce souvenir me brûlait encore l'esprit. C'était le jour de notre anniversaire de mariage, et j'étais assise, livrée à moi-même, sur une banquette d'hôpital. Mes mains tremblantes imbibaient de sueur la feuille des résultats. Mes jambes étaient comme du plomb ; j'avais tenté de me lever plusieurs fois, en vain. Mes nerfs à vif avaient fini par lâcher après mon dixième appel sans réponse à Bastien. « Diane ! Tu as perdu la tête ? Ce n'est pas parce que tu n'as rien à faire de tes journées que les autres ne travaillent pas ! » avait-il aboyé en décrochant enfin. Il avait raison. J'étais mourante, et cela me rendait folle. Avant que je ne puisse articuler un mot, une voix mielleuse a résonné en fond sonore, me nouant la gorge. « Bastien ! Je savais que tu viendrais ! Je t'ai manqué, pas vrai ? » J'ai entendu le rire feutré de Bastien avant que la communication ne soit brutalement coupée. Ce n'était pas la première fois. La première fois qu'il m'avait posé un lapin, c'était pour aller chercher Clarisse à l'aéroport à son retour au pays. La première fois qu'il avait levé la main sur moi, c'était parce que Clarisse avait saccagé mon piano. Au départ, j'étais anéantie. Puis, peu à peu, j'ai cessé de ressentir quoi que ce soit. La blessure vive s'était changée en une sourde anesthésie. Je lui avais cherché des excuses, encore et encore, me persuadant qu'il agissait ainsi uniquement parce que Clarisse était sa sœur de cœur et qu'il n'avait pas le choix. Mais j'avais fini par regarder la réalité en face : il n'était pas contraint, il choisissait délibérément de le faire. Pour Bastien, je n'étais qu'un passe-temps quand Clarisse n'était pas là, un meuble sur lequel essuyer ses pieds. Ma dignité et mon amour avaient été écrasés sans remords. Alors, j'ai décidé qu'il goûterait à son tour à l'amertume d'un amour impossible. J'allais le rendre obsédé par moi, le hanter jusqu'à la fin de ses jours. Puisqu'il refusait de m'accorder un regard de mon vivant, j'allais devenir une épine plantée dans son cœur. Tant que je respirais, je serais une brûlure lancinante. Une fois morte, je le laisserais en miettes. J'ai enregistré trois vidéos. Un cadeau d'adieu qu'il n'oublierait jamais.Durant mon dernier mois, j'ai ravalé toute fierté. J'ai enduré les provocations grossières de Clarisse sans sourciller, feignant l'indifférence. Mais elle n'avait pas l'intention de me laisser en paix. Un soir, j'ai découvert des lames de rasoir dissimulées entre les touches de mon piano. Quand Bastien est rentré, il m'a trouvée en train de hurler sur Clarisse, qui pleurait à chaudes larmes. « Tu étais obligée d'aller aussi loin ? » a-t-il grondé d'une voix glaciale. Sans un mot, j'ai levé la main pour lui montrer le sang qui coulait le long de mon poignet. « Bastien ! Tu ne vois pas ce qu'elle vient de... » Avant que je ne termine ma phrase, son regard s'est posé sur Clarisse, tremblante et terrorisée dans un coin. Son visage s'est déformé sous la fureur. La seconde d'après, une gifle magistrale m'a fait tourner la tête. « Si tu t'es coupée, file à l'hôpital et arrête de faire ton cirque ici ! Tu n'es qu'une fille mal élevée, sans la moindre décence ! » Le peu de fierté et d'assurance que j'avais mis des années à bâtir s'est effondré à cet instant. L'homme sur qui je comptais autrefois me toisait avec un dégoût viscéral. « Si tu ne peux plus toucher à ce piano, tant mieux. Ce n'était qu'un prétexte pour attirer l'attention de toute façon. » Mes protestations déchirantes et désespérées ne faisaient que me faire passer pour une hystérique à ses yeux. Il a ricané : « Comment oses-tu te comparer à Clarisse ? Elle joue parce que c'est son rêve absolu. Toi ? Tu ne faisais ça que par vanité et opportunisme. » Clarisse a alors saisi un verre d'eau, se l'est renversé sur la tête avant de jeter le verre par terre, le brisant en mille morceaux. Le visage ruisselant, les lèvres frémissantes, elle s'est tournée vers moi d'un air pitoyable : « Diane, je ne voulais pas... Est-ce que ça te suffit, maintenant ? » Bastien s'est précipité pour la serrer contre lui, l'enveloppant de ses bras pour la conduire dans sa chambre afin qu'elle se change. Avant de monter, il m'a lancé un regard noir. « Diane, Clarisse est intouchable. Tiens-toi à carreau. » Ses yeux ont frôlé ma main en sang, hésitant une demi-seconde. Clarisse a senti son attention fléchir. Immédiatement, ses yeux se sont révulsés et elle s'est effondrée dans les bras de Bastien. « Clarisse ! » a-t-il crié, paniqué. Sans m'accorder un regard de plus, il l'a portée à l'étage. Cette fois, la dernière lueur d'espoir dans ma poitrine s'est éteinte pour toujours. Seule, j'ai hélé un taxi dans la nuit pour aller faire panser mes plaies aux urgences.J'ai envoyé l'ensemble des vidéos à mon frère. Il connaissait mon diagnostic et avait validé mon plan dans les moindres détails. Notre famille était un désert affectif. Baigné dans le ressentiment de mon père, mon frère m'avait toujours méprisée, me rendant responsable de la mort de notre mère. « Diane, ce cancer, c'est le karma. Tu aurais dû payer pour la mort de maman il y a bien longtemps. » Telle avait été sa première réaction en apprenant la nouvelle. Je lui ai cédé mes parts de l'entreprise, et il a juré de diffuser mes vidéos le jour de mes funérailles. L'écran de mon téléphone s'allumait frénétiquement sous une pluie de notifications. C'était Bastien, sa localisation indiquant qu'il était à l'étranger. [Diane, ne t'inquiète pas. Je serai là pour le dîner de famille demain soir.] [Tu ne m'en veux pas, j'espère ?] [Diane, comprends-moi un peu. Clarisse menaçait de se suicider. Je ne pouvais pas la laisser faire.] [C'est une vie humaine ! Quel genre d'homme serais-je si je la laissais mourir ?] À chaque message, mes lèvres s'engourdissaient un peu plus et la force quittait mes membres. Alors que l'écran continuait de clignoter, j'ai sombré dans l'inconscience. En m'écroulant sur le parquet, une dernière pensée a traversé mon esprit brumeux. Bastien, je me demande juste à quel point ta chute sera destructrice. Mon âme s'est détachée de mon enveloppe charnelle. Flottant au-dessus du sol, j'ai contemplé mon corps sans vie et mon visage livide abandonnés sur le tapis. Peut-être que ma rancœur infinie avait ému le ciel, m'accordant le privilège d'assister au naufrage de ceux qui m'avaient brisée. Mon téléphone, dont la batterie agonisait, affichait plus de 99 messages non lus. Le dernier message de Bastien est apparu : [Diane, arrête tes caprices. Mon vol a du retard. Attends-moi au Domaine Belmont.] J'ai esquissé un rire silencieux et froid, puis j'ai projeté ma conscience jusqu'au Domaine Belmont, impatiente que la pièce commence. Bastien a fini par débarquer en trombe, la cravate de travers, le souffle court, franchissant le perron avec fracas. « Grand-père, où est Diane ? Il faut que je lui parle en privé », a-t-il lancé. Charles a froncé les sourcils, exaspéré par l'attitude brouillonne de son petit-fils. « Bastien ! Tu vas cesser de t'agiter comme un irresponsable ? Et tu ferais bien de calmer les caprices de Clarisse à l'avenir. Notre famille dépend encore grandement du soutien des proches de Diane. Si Clarisse n'avait pas exigé de partir étudier le piano à l'étranger et si tu n'avais pas détourné les fonds du groupe pour elle, nous ne serions pas au bord de la faillite. Tu n'as pas le luxe de te mettre Diane à dos. Surveille ton comportement ! » Le visage de Bastien s'est décomposé, tiraillé entre la panique et la frustration. « Grand-père, ce n'est vraiment pas le moment de parler de ça ! Si Diane l'apprend, tout est fichu ! » Une onde d'amertume a traversé mon esprit flottant. Alors, la crise financière pour laquelle j'avais failli mourir d'épuisement n'était due qu'aux caprices de Clarisse. Les gentillesses passées de Bastien ne découlaient d'aucun amour ; ce n'était que de la cupidité pour sauver son empire sur mon dos. « Comment ça ? » a demandé Charles, déconcerté par son agressivité. Bastien s'est immobilisé, son assurance se fissurant de part en part. « Elle... elle n'est pas encore là ? » Il a poussé un soupir tremblant et a dégainé son téléphone. Il a composé mon numéro encore et encore, mais personne ne décrochait. Au bout du troisième appel dans le vide, une sueur froide a perlé sur son front. « Décroche, Diane ! Réponds ! » Il tournait en rond dans la pièce, piétinant le parquet sous le coup d'une angoisse grandissante. Charles lui a intimé de s'asseoir, rappelant que le dîner ne pouvait plus attendre puisque toute la famille était réunie. Bastien s'est assis à contrecœur. Mais à peine avait-il touché sa chaise que son téléphone a vibré. Une lueur d'espoir a illuminé ses traits, vite balayée par l'incompréhension et l'effroi en entendant la voix glacée à l'autre bout du fil. C'était mon frère, Tristan. « Bastien. Tâche d'être à l'heure pour les obsèques de Diane demain. »